Les éditeurs

Un feuilleton dont l'intrigue se déroule dans une maison d'édition parisienne

03 juillet 2006

Episode 3. Mercredi 5 juillet. Du côté des mers tropicales

Les Chroniques, récits, articles de Malverte remontent à l’office 257, pour une livraison imprimeur du 12 août et une sortie du 18 août. Nous recevrons des épreuves le 10 juillet.

 

Anna vérifia qu’elle n’avait oublié personne dans sa liste de contacts et envoya l’e-mail avec un soupir. Elle avait dû avancer au jour même son rendez-vous avec le traducteur, qui par chance n’était pas parti en vacances sur une plage lointaine sans accès Internet, ou occupé à relire dans l’urgence six cents pages d’épreuves pour un autre éditeur. Elle avait bouclé sa lecture tard la veille au soir, et avait du coup renoncé à reporter ses seules corrections de style et de fond sur un jeu propre.

Il était 9 h 45, le traducteur devait arriver à 10 heures. Anna consulta ses mails personnels : un message de sa mère pour organiser le week-end suivant (Arrives-tu par le train habituel ? Ton frère sera là), une pub pour un parrainage bidon de ventes privées qu’elle supprima aussitôt (Incroyable ! Jusqu’à 60 % de réduction sur les sous-vêtements et les baskets des plus grandes marques ! Inscrivez-vous vite !), le message d’une liste de diffusion culinaire à laquelle elle était abonnée (Petits flans de légumes verts, Filet mignon au miel, Délices de pêches au vin rouge). Elle hésita à descendre boire un café mais s’il était en avance elle allait manquer l’appel de l’accueil. Elle jeta un coup d’œil aux prévisions météo, puis ouvrit Google Earth pour un petit tour du côté des mers tropicales. Il faisait déjà chaud dans son bureau, mais elle refusait d’allumer la clim dès le matin. Elle bifurqua vers les villes américaines plantées au milieu du désert. Elle ne se lassait pas de les observer, essayant de distinguer les quartiers pauvres des zones résidentielles, plus vertes, plus aérées et ponctuées de rectangles bleu vif, tournant autour des limites de la ville, là les bâtiments clairsemés semblent disputer au désert leur droit à l’existence. Elle fut interrompue par la sonnerie du téléphone. Le traducteur était arrivé.

 
« Mademoiselle, je vous remercie pour votre travail, vous savez, vous êtes d’une aide précieuse.
– C’est bien normal, il faut toujours une deuxième et une troisième lecture, un regard neuf. Et puis franchement, je n’ai pas eu trop à faire, votre traduction était excellente.
– J’essaie, j’essaie ! Mais vous savez, c’est un art exigeant et difficile !
– Je veux bien le croire… mais fascinant, aussi, non ?
– Eh oui, sinon, je ne ferais pas ce métier ! Pour les épreuves, vous m’avez dit ?
– Le 10 juillet, dans une semaine. Je vous les ferai parvenir par coursier pour ne pas perdre de temps.
– Oh, si j’ai quelques jours pour les relire, ça ira. Très bien, alors au revoir !
»

Anna raccompagna le traducteur à l’ascenceur puis se réinstalla à son bureau, plaça les feuillets à côté de son écran d’ordinateur, alluma sa radio et commença à intégrer les corrections. Le texte devait être en fabrication en début d’après-midi. Heureusement, il n’était pas très long et les corrections étaient peu nombreuses. Le traducteur avait quasiment tout accepté, ça avait été une séance de travail plutôt agréable.

Elle termina vers 13 h 30. Après avoir envoyé le fichier par mail aux fabricantes, elle sortit s’acheter un plateau de sushis à emporter chez le traiteur chinois d’en face, prit au retour quelques revues au service de presse et alla rejoindre les collègues qui s’étaient installées pour déjeuner dans la salle de réunion. Elles étaient plongées dans les pages maillots de bains des magazines féminins.
« Deux bouts de ficelles, 145 euros !
– En plus c’est immettable, t’as tout qui ressort de partout avec ça !
– Oui, mais la mode est faite pour les maigres, c’est comme ça. Oh, regarde celui-là, il est pas mal… OK, c’est un Eres, c’est normal, mais bon, j’ai fait les soldes hier, je crois que là il faut pas abuser…
– Moi j’ai trop envie de m’en faire offrir par Steph, mais il comprend pas qu’un maillot puisse coûter si cher.
– Attends, il a les moyens quand même, fais-le craquer !
– Alors, les filles, ça parle littérature ?
– Ça va Carine ? Et avec ton petit Billy, comment ça se passe ?
– Super, il en a rien à foutre du livre, à part qu’on voie bien sa nouvelle coupe sur la couv et qu’on ne parle pas de son ex, du coup c’est plutôt cool, il vient, il regarde, il est content d’être dans une maison d’édition, il me pose deux-trois questions sur mon travail et il repart.
– Ah ! S’ils pouvaient tous être comme ça !
– … on s’ennuierait, non ? Et on pourrait plus leur casser du sucre sur le dos. »

L’après-midi Anna n’avait plus rien à faire : le Malverte était bouclé, les prochains livres pas encore validés par Nelly, et le Tribaout… perdu dans un épais mystère. Anna risqua un œil dans le bureau de l’éditrice. Il était vide. Nelly rentrait souvent tard de ses déjeuners extérieurs. Plantée sur le seuil, Anna se mit à observer chaque détail de la pièce avec plus d’attention que de coutume – quand elle était avec Nelly elle n’en avait pas le loisir. Le large bureau occupait la moitié de la pièce. Il était surchargé de manuscrits, de dossiers, de revues, de coupures de presse et de livres. L’écran plat de l’ordinateur était éteint. Un cendrier rond en jade débordait de mégots odorants. Le pot à crayons était presque vide, à côté du téléphone une coupelle en bois sombre débordait de stylos sans capuchon, de porte-mines, d’élastiques et de trombones démantibulés. Il y avait aussi un porte-cartes hérissé de bristols multicolores, une agrafeuse, un briquet en argent, une banette en plastique noir, une tasse sale, un cadre doré sans photo. Derrière, l’imposante bibliothèque où les livres étaient rangés aussi bien à la verticale qu’à l’horizontale, les uns par-dessus les autres, à moitié cachés pour certains par les dernières parutions étrangères ou des cartes de vœux jaunies. Sur les murs, ni tableaux encadrés ni affiches punaisées. Une armoire métallique fermée à clé, deux fauteuils pour les visiteurs, une bouilloire et des sachets de thé posés sur un plateau, sur le rebord de la fenêtre. Le bureau d’une personne occupée à mille tâches différentes, organisée dans son désordre, qui ne laissait rien transparaître de trop personnel.
Anna s’était souvent fait la réflexion qu’elle ne connaissait rien de la vie de Nelly en dehors de son travail. C’était d’autant plus remarquable que dans une petite maison d’édition, où étaient employées une majorité de filles jeunes au profil semblable, les liens se créaient vite, et on parlait facilement de ses activités extérieures, de sa famille, de ses amis. Mais pas Nelly.
Alors qu’Anna, songeuse, laissait ses yeux errer sur le bureau, elle se rendit compte que le fameux manuscrit du dernier roman de Michel Tribaout était posé là, sur une des piles du bureau de Nelly, au vu et au su de tout le monde.

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02 juillet 2006

Episode 2. Mardi 4 juillet. Du pain sur la planche

Anna mettait toujours deux réveils le matin : d’abord la radio, pour émerger doucement, puis la sonnerie de son portable, pour ne pas risquer de se rendormir. Mais comme elle préférait les chaînes d’info aux stations musicales, elle démarrait ses journées dans un intermédiaire brumeux, et ne savait parfois plus très bien si elle avait rêvé ou entendu telle ou telle nouvelle. Ce matin-là, la distinction était limpide : l’affaire EADS et la fusion Suez-GDF ne pouvaient pas sortir de son imagination !
Elle se fit un café, qu’elle but pensivement devant sa fenêtre, puis avala deux biscottes beurrées, se doucha rapidement, enfila une robe et des tongs et quitta son appartement en le verrouillant soigneusement derrière elle. Elle rêvait parfois que quelqu’un pénétrait chez elle en son absence et qu’elle trouvait la porte entrebâillée en rentrant.
Elle avait cinq bonnes minutes à parcourir à pied avant de prendre le métro ; ce matin, pas question de traîner, c’était mardi, le jour de la réunion générale hebdomadaire, et le patron exigeait la présence de tous les employés à 9 h 30 précises. Elle passa devant la pharmacie, le café, la boulangerie, le pressing, une autre boulangerie, une boutique de vêtements, un télécentre, le kiosquier, descendit les vingt-trois marches qui menaient au long couloir du métro. Ligne 11 puis ligne 4, au changement à Châtelet s’il est 9 h 06 sur l’écran d’information des voyageurs tout va bien, s’il est 15 elle est déjà en retard.
En chemin elle repensa à l’incident de la veille. En la voyant, Nelly s’était immédiatement recomposé un visage normal et lui avait aboyé de poser le livre sur son bureau et de finir au plus vite ses notes de lecture. Mais elle semblait encore profondément remuée, et Anna avait échafaudé dans l’heure suivante mille et une hypothèses pour expliquer ce qu’elle avait vu. Aucune ne lui avait paru vraiment plausible. Le reste de la journée s’était déroulé normalement.
Sortie rue Bonaparte, côté des numéros impairs, première rue à gauche, la vitrine du célèbre pâtissier qui fait l’angle, il y a toujours ses grands pots de glace au chocolat à vingt euros le litre et un exemplaire de son dernier livre de recettes, la petite place ombragée, le café à la terrasse déjà bondée, deux-trois boutiques de vêtements ultrachic, la lourde porte cochère, la cour pavée, les vieux escaliers de guingois, deuxième étage, la salle de réunion.

« Bonjour tout le monde. Aujourd’hui on va éviter les conversations foot et soldes d’introduction, on a du pain sur la planche. »
Robert Gandois, P-DG des éditions Duvergne et Maloit, s’installe au centre de la longue table de réunion, déploie devant lui son planning de parution, consulte rapidement les chiffres que vient de lui donner l’assistante commerciale, balaie la salle du regard.
« Tout le monde est là ? Allons-y. D’abord comme vous le savez, notre appel concernant la suspension du Thomas-Dehousses a abouti, et le livre a été remis en vente. Je voudrais remercier encore une fois tous ceux qui parmi nous ont beaucoup travaillé, et rapidement, dans l’urgence, pour rapatrier tous les bouquins de chez les libraires quand il a fallu le faire. C’est quand même très rare, quoi qu’on en dise, que la diffusion d’un livre soit suspendue, mais si tout n’est pas fait à temps ça peut s’avérer catastrophique pour une maison comme la nôtre. Je vous rappelle que l’amende par livre encore en vente s’élevait à mille euros, donc faites le calcul, mille euros fois dix mille livres ! Bon, l’affaire est close, fort heureusement, maintenant, voyons où en sont les stocks.
– Cinq cents exemplaires sortis hier, pas de retours, on peut espérer rester sur un bon rythme, analysa Antoine, le jeune directeur commercial.
– OK, on a combien de couv d’avance, Catherine ?
– Deux mille couv d’avance.


– Je serais d’avis qu’on attende encore un peu avant de réimprimer, on surveille les sorties de près et on intervient si besoin est. Antoine ?


– OK pour moi.


Catherine, combien de temps pour en réimprimer deux mille ?
– Il faut que je demande à l’imprimeur, on est encore en préparation de la rentrée littéraire, mais je dirais deux-trois jours.
– Bien. Allons-y, les sorties de septembre, on en est où ? »


Après la réunion, Anna descendit prendre un café à la machine. Elle croisa Catherine et Émilie, les deux fabricantes, assez remontées contre les plannings qu’on leur avait donnés en réunion. Elles étaient en bout de chaîne, c’était souvent à elles de réduire les délais, et notamment de faire pression sur les fournisseurs pour qu’ils travaillent plus vite. Anna connaissait bien leurs contraintes pour avoir travaillé dans leur service à ses début dans la maison : elle était entrée chez Duvergne et Maloit comme préparatrice de copie en interne, un poste souvent mal connu, mais qui lui avait parfaitement convenu pendant ces quelques mois.
« Et on râle, et on râle, on n’en peut plus de râler, d’ailleurs faudrait peut-être qu’on arrête ! lança Émilie avec un clin d’œil à Anna. Ça va toi avec la dame du fond ?
– Bah oui, ça dépend des jours, mais en fait, il suffit de savoir la prendre.
– Et au moins elle fait des bons livres, intervint Catherine. Tiens, à propos, le Malverte dont on crie les louanges dans tous les couloirs, tu nous le donnes quand en fab ?
– Je dois voir le traducteur en fin de semaine, comme je n’ai pas trop de corrections je tiens la remise vendredi. De toute façon on a un planning serré pour celui-là, vu qu’il doit sortir au premier office de septembre sans-aucune-possibilité-de-le-repousser, dixit Nelly, donc je fais en sorte de tenir les dates !
– Tant mieux ! Tu fais quoi ce midi ? On déjeune ensemble ? »


L’après-midi, Anna reporta sur un jeu propre les corrections qu’elle avait apportées au fameux Malverte – un recueil de chroniques et d’articles de presse publiés par le célèbre auteur italien au cours des dernières années. Pour les rendez-vous avec les auteurs et les traducteurs, mieux valait prévoir une copie pas trop chargée, exempte des corrections purement orto-typographiques, sinon ils risquaient de s’effrayer et de s’arrêter sur chaque phrase. Elle reçut par mail le visuel de couverture définif d’un roman prévu pour l’automne, dont elle envoya une copie à Nelly avant de l’archiver. Elle était en train de regarder le planning des mois à venir et des livres à traiter quand Nelly l’appela.
« Anna, le Malverte, il faudrait avancer la sortie. Il risque de passer à Paris autour du 20 août, il faut que le livre soit dans les librairies et qu’on prévoie des signatures.
– C’est que le planning est déjà très serré, je dois voir…
– Eh bien qu’on le resserre encore ! Commercialement c’est impossible de rater son passage à Paris.
– Très bien, je vais faire le point avec la fab. Sinon j’étais en train de regarder les projets suivants, est-ce que vous pouvez me dire quand je pourrai m’occuper du prochain Tribaout ?
– Tribaout ? Il n’est pas prévu pour le moment. Faites le nécessaire pour l’avancement de l’office de sortie du Malverte. »
Le visage de Nelly s’était brusquement refermé ; elle congédia Anna d’un signe de la main et se tourna vers l’écran de son ordinateur.

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Episode 1. Lundi 3 juillet. La gardienne du temple des lettres

« Anna, allez me chercher un Tribaout dans la bibliothèque, j’ai dû laisser le mien chez moi. »
Anna quitta promptement son petit bureau encombré de piles de manuscrits et se dirigea en hâte vers la réserve du deuxième étage. Avec Nelly, pas question de traîner : il fallait savoir rédiger une note de lecture en dix minutes, corriger un texte de présentation en cinq, faire un brouillon de quatrième de couverture avant la pause déjeuner, et bien sûr répondre dans la minute à l’une de ses multiples exigences. Mais Nelly était une vraie éditrice, une femme passionnée et passionnante, du moins quand elle était d’humeur à disserter sur son métier, et travailler avec elle était selon Anna la voie royale. Pourtant, les amis à qui elle racontait son quotidien dans la maison d’édition s’étonnaient souvent de la voir se plier à de telles exigences, parfois injustifiées. « Et pourquoi tu ne cherches pas un boulot ailleurs ? lui demandaient-ils. Y a d’autres maisons qui vont des trucs hyper intéressants, et tu as un bon CV maintenant ! » Anna souriait alors d’un air vaguement gêné et répondait invariablement : « C’est la meilleure. Je veux travailler avec elle. »
La bibliothèque du deuxième étage couvrait tout le mur du long couloir, et renfermait un exemplaire de chaque livre paru, et une pile de chaque nouveauté. Pour sortir un ouvrage, il fallait remplir une petite fiche mentionnant le titre, la date et le nom de la personne qui l’empruntait. Il était obligatoire de replacer les ouvrages du fonds ; on pouvait prendre quelques exemplaires des nouveautés, mais toujours en remplissant la fiche, et dans le cadre exclusif du travail. Nelly conservait aussi, dans la bibliothèque derrière son bureau que tout éditeur se doit de posséder, un ou deux exemplaires des livres qu’elle avait elle-même édités. Elle refusait dédaigneusement les livres « jetables » de l’éditrice people ou de l’éditeur d’actualité. « À quoi ça sert de faire des bouquins pareils, en sachant qu’on ne les vendra que pendant trois mois ? maugréait-elle en jaugeant leurs couleurs criardes et leur maquette sans imagination. Y a la presse pour ça ! » Elle se gardait bien d’émettre de tels jugements devant Carine et Alfred, les deux éditeurs en question, parce qu’elle savait d’expérience que quand on porte un projet pendant plusieurs mois, on supporte difficilement la critique, surtout au moment crucial de la sortie, mais personne n’était dupe. Nelly était considérée dans la maison comme la gardienne du temple des lettres. Heureusement, sa principale collection se vendait plutôt bien, ce qui n’était cependant pas pour calmer l’envie de certains, qui, renforcés dans leurs convictions par son foutu caractère, attendaient avec une attention gourmande et inquiète le faux-pas qui mettrait fin à sa carrière.
« Tabile, Teboul, Tribaout ! » Anna sortit le volume du rayonnage. C’était un petit livre, certainement un 140x210, à la couverture bleu pastel ornée d’un dessin abstrait au pinceau. Les Vagues du ciel, de Marcel Tribaout, un Breton de soixante-cinq ans qui s’était subitement mis à écrire et dont le premier manuscrit avait été repéré par Nelly quelques années auparavant. Elle ne l’avait pas publié mais l’avait encouragé à continuer, et c’est ainsi qu’était né Les Vagues du ciel. Nelly avait reçu le matin même, par Internet, le manuscrit suivant de Tribaout. Depuis dix heures, Anna l’observait lire et annoter avec fureur le manuscrit qu’elle lui avait demandé d’imprimer sitôt le mail ouvert. Ce n’était pas la première fois qu’elle voyait sa patronne lire le nouveau roman d’un auteur maison, mais cette fois elle lui semblait bien plus fébrile que d’habitude. Pourtant elle ne lui connaissait pas de lien particulièrement étroit avec l’auteur, qu’elle avait certes reçu de nombreuses fois pour travailler sur son texte puis pour déjeuner, avec le P-DG, l’attachée de presse puis des journalistes, mais sans plus de fréquence ni de chaleur que n’importe quel autre auteur, et à sa connaissance, Les Vagues du ciel n’avait pas été un best-seller. Or depuis le début de la matinée, Nelly lui avait à peine adressé la parole, elle ne lui avait même pas réclamé le « court sans sucre » qui accompagnait généralement sa première cigarette, en fait, elle lui avait laissé une paix royale. Du coup, Anna avait pu avancer dans sa lecture des manuscrits arrivés par la Poste, dont elle voyait avec désespoir la pile remonter chaque matin, quand la secrétaire de l’étage apportait le courrier du jour. Peu de gens arrivaient à mesurer la quantité de romans, mémoires, témoignages, dissertations et poèmes qui pouvaient être envoyés dans une maison d’édition, chargés des espoirs et de l’orgueil presque palpables de leurs auteurs. Encore moins comprenaient que le travail de lecteur était épuisant : « Mais tu passes ta journée à lire, c’est génial ! » Elle essayait d’expliquer que 99 % des manuscrits étaient illisibles, sans queue ni tête, ennuyeux à mourir, souvent bourrées de fautes d’orthographe et de syntaxe ; des pamphlets enflammés façon café du commerce, des journaux intimes qui auraient dû le rester, des histoires d’extraterrestres dont l’aspect farfelu ne parvenait même pas à la faire sourire, des histoires du cul sans charme ni talent, des plagiats de classiques, d’énièmes romans intimistes où les héros ressassent leurs questions existentielles entre la cuisine et la salle de bains. Quelqu’un finissait toujours par lui répondre que les éditeurs sont tous des pourris qui ne pensent qu’à se faire du fric et qui n’ont aucune réelle considération pour les auteurs et la littérature, en ponctuant sa démonstration d’une des nombreux anecdotes qui circulent sur le milieu éditorial. « Tu sais qu’aucun éditeur n’a voulu des romans de Proust à ses débuts, et que des textes de Duras envoyés à toutes les grandes maisons ont été refusés par la plupart parce que ce n’était pas de la littérature, paraît-il ? » Oui, elle savait. Elle en souriait, elle redoutait évidemment de refuser un jour, quand elle serait devenue éditrice comme elle l’espérait, un texte majeur, mais elle restait convaincue qu’un manuscrit doit savoir trouver son éditeur pour devenir un vrai livre.
Anna se dirigea vers le bout du couloir pour emprunter le petit escalier du fond ; elle croisa Antoine, le nouvel homme à tout faire de la maison, sautillant comme à son habitude derrière son chariot, salua Carine en passant, monta quatre à quatre les marches, soucieuse de ne pas déplaire à son irascible patronne, passa devant la photocopieuse qui crachait un à un des paquets d’argumentaires de presse, et passa la tête dans l’encadrement de la porte du bureau de Nelly.
Effondrée dans son énorme fauteuil en cuir usé, celle-ci était figée dans une expression d’étonnement et d’horreur mêlés, livide.

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