03 septembre 2006

Episode 12. Samedi 30 juillet. La fin d'une époque

Comme tous les ans, Robert commençait ses vacances par une semaine à La Baule, où il louait une chambre chez une dame charmante, qui était presque devenue une amie au fil des années. Il partait ensuite dix jours à l'étranger, le plus souvent avec un groupe et avec une thématique culturelle. Il passait ses derniers jours de vacances à Paris : il faisait le tour des librairies, allait voir des vieux films dans les cinémas du Ve arrondissement et des expositions.
Confortablement installé dans son fauteuil de première classe du TGV, Robert, que les transports incitaient à la rêverie, s'accorda le temps du trajet pour repenser à l'annonce fracassante de la démission de Nelly. Il n'en avait pas été tellement surpris : il redoutait ce moment depuis quelques années déjà. Mais il en était peiné et inquiet. Il perdait une éditrice, une collaboratrice, une amie... Son départ scellait aussi cette désagréable affaire : Nelly partait avec le corbeau, son manuscrit et son histoire. C'était sans doute la meilleure issue possible. Mais pour Robert, le départ de Nelly marquait surtout la fin d'une époque.
Il se rappelait parfaitement le matin pluvieux de septembre, près de vingt ans auparavant, où Nelly avait débarqué dans son bureau, son dernier roman fraîchement imprimé sous le bras. Elle lui avait asséné, sans préambule :
"Ceci est mon vrai premier livre. Je n'ai pas écrit une ligne de Envers et contre tout. Je te demande de me croire, et de n'en parler à personne."
Robert était resté sans voix. N'était-ce pas là accès de pudeur de la part d'un jeune auteur à quelques jours de la parution de son second livre ? Il connaissait les difficultés qu'il y a à rebondir après un succès inaugural inattendu. Envers et contre tout s'était remarquablement bien vendu : s'il n'avait pas attiré l'attention des critiques, le bouche-à-oreille avait très bien fonctionné, et il avait été porté par l'enthousiasme des libraires.
"Nelly, je comprends que tu sois inquiète, mais...
- Robert, je voulais écrire ce premier livre. Tu ne comprends pas ? C'est un miracle qui s'est produit ! J'essayais depuis longtemps d'écrire, et un jour, ce livre est tombé du ciel directement sur ma table. Un auteur me l'a apporté. Un type qui n'avait jamais publié, qui ne jurait que par Frantard, et que j'ai reçu parce que ce jour-là j'avais du temps. Un miracle ! Il m'a apporté... mon oeuvre. Je ne m'en suis pas aperçue tout de suite : nous avons discuté de son roman, de sa vie, de Frantard, et je n'ai lu le manuscrit que quelques jours plus tard. A ce moment-là, j'ai compris qu'il avait écrit ce que moi je voulais écrire depuis des années. Bien sûr, ça signifiait que je n'avais plus qu'à tout arrêter. Mais je ne pouvais pas me l'avouer comme ça, du jour au lendemain. Et puis j'ai appris dans le journal qu'un incendie avait ravagé un appartement et tué un homme quelque part boulevard du Montparnasse. L'adresse me disait quelque chose. J'ai vérifié. Je n'osais pas y croire. J'ai essayé d'appeler chez lui, la ligne était coupée. J'ai fini par appeler la police. Et voilà. Le manuscrit venait de perdre son auteur. Tu comprends, Robert ? En une nuit, ce texte est devenu le mien. C'était une évidence !"
Il était déjà trop tard pour tout avouer. Robert avait hésité, sa responsabilité d'éditeur était mise en cause, mais les enjeux étaient trop importants. Mieux valait se taire, protéger le secret de Nelly, soutenir ce deuxième livre, que dès le début Robert avait trouvé bien moins bon, il comprenait maintenant pourquoi et s'en voulait de ne pas avoir poussé plus loin, et passer à autre chose. Pour une vie de labeur, le deuxième livre publié sous le pseudonyme choisi par Nelly, s'était mal vendu. Cette fois, les critiques en avaient fait état : pour noter la pauvreté de l'intrigue et la manque de souffle de ce deuxième opus. Cet échec avait marqué la fin de la courte carrière littéraire de Nelly. Alors jeune éditrice, elle s'était concentrée sur ce travail et avait rapidement fait ses preuves en ce domaine.
A la même époque, et alors  que leur liaison était à son paroxysme et donc déjà en voie d'extinction, Robert avait avoué à sa femme qu'il aimait Nelly. Il ne se sentait plus capable de lui mentir et de cacher cette passion qui le dévorait. Sa femme l'avait quitté, emmenant avec elle leur fille. Peu à peu, Robert avait cessé de voir son enfant, mais il lui écrivait régulièrement. En 1991, après deux ans de solitude et de travail acharné, Robert avait obtenu le poste de directeur du bureau du livre français à New York. Il y était resté cinq ans. Il commençait à envisager de faire sa vie là-bas quand on lui avait proposé de prendre la direction des éditions Duvergne et Maloit. Il avait accepté, par défi et aussi par ennui. Il n'avait appris que plus tard que Nelly y travaillait. Il avait tenté de reprendre contact avec sa fille, à qui il avait cessé d'écrire quand les lettres lui étaient revenues marquées d'un cruel N'habite pas à l'adresse indiquée, sans succès. Très vite, une nouvelle liaision s'était nouée avec Nelly, étrange, au goût amer, qui avait duré moins d'un an mais leur avait au moins permis d'enterrer les derniers feux de leur passion et d'entamer une collaboration professionnelle fructueuse.
Maintenant, Robert devait continuer seul. En aurait-il la force, et surtout, l'envie ?

Fin de la saison I.
Saison II à venir !

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