02 juillet 2006

Episode 1. Lundi 3 juillet. La gardienne du temple des lettres

« Anna, allez me chercher un Tribaout dans la bibliothèque, j’ai dû laisser le mien chez moi. »
Anna quitta promptement son petit bureau encombré de piles de manuscrits et se dirigea en hâte vers la réserve du deuxième étage. Avec Nelly, pas question de traîner : il fallait savoir rédiger une note de lecture en dix minutes, corriger un texte de présentation en cinq, faire un brouillon de quatrième de couverture avant la pause déjeuner, et bien sûr répondre dans la minute à l’une de ses multiples exigences. Mais Nelly était une vraie éditrice, une femme passionnée et passionnante, du moins quand elle était d’humeur à disserter sur son métier, et travailler avec elle était selon Anna la voie royale. Pourtant, les amis à qui elle racontait son quotidien dans la maison d’édition s’étonnaient souvent de la voir se plier à de telles exigences, parfois injustifiées. « Et pourquoi tu ne cherches pas un boulot ailleurs ? lui demandaient-ils. Y a d’autres maisons qui vont des trucs hyper intéressants, et tu as un bon CV maintenant ! » Anna souriait alors d’un air vaguement gêné et répondait invariablement : « C’est la meilleure. Je veux travailler avec elle. »
La bibliothèque du deuxième étage couvrait tout le mur du long couloir, et renfermait un exemplaire de chaque livre paru, et une pile de chaque nouveauté. Pour sortir un ouvrage, il fallait remplir une petite fiche mentionnant le titre, la date et le nom de la personne qui l’empruntait. Il était obligatoire de replacer les ouvrages du fonds ; on pouvait prendre quelques exemplaires des nouveautés, mais toujours en remplissant la fiche, et dans le cadre exclusif du travail. Nelly conservait aussi, dans la bibliothèque derrière son bureau que tout éditeur se doit de posséder, un ou deux exemplaires des livres qu’elle avait elle-même édités. Elle refusait dédaigneusement les livres « jetables » de l’éditrice people ou de l’éditeur d’actualité. « À quoi ça sert de faire des bouquins pareils, en sachant qu’on ne les vendra que pendant trois mois ? maugréait-elle en jaugeant leurs couleurs criardes et leur maquette sans imagination. Y a la presse pour ça ! » Elle se gardait bien d’émettre de tels jugements devant Carine et Alfred, les deux éditeurs en question, parce qu’elle savait d’expérience que quand on porte un projet pendant plusieurs mois, on supporte difficilement la critique, surtout au moment crucial de la sortie, mais personne n’était dupe. Nelly était considérée dans la maison comme la gardienne du temple des lettres. Heureusement, sa principale collection se vendait plutôt bien, ce qui n’était cependant pas pour calmer l’envie de certains, qui, renforcés dans leurs convictions par son foutu caractère, attendaient avec une attention gourmande et inquiète le faux-pas qui mettrait fin à sa carrière.
« Tabile, Teboul, Tribaout ! » Anna sortit le volume du rayonnage. C’était un petit livre, certainement un 140x210, à la couverture bleu pastel ornée d’un dessin abstrait au pinceau. Les Vagues du ciel, de Marcel Tribaout, un Breton de soixante-cinq ans qui s’était subitement mis à écrire et dont le premier manuscrit avait été repéré par Nelly quelques années auparavant. Elle ne l’avait pas publié mais l’avait encouragé à continuer, et c’est ainsi qu’était né Les Vagues du ciel. Nelly avait reçu le matin même, par Internet, le manuscrit suivant de Tribaout. Depuis dix heures, Anna l’observait lire et annoter avec fureur le manuscrit qu’elle lui avait demandé d’imprimer sitôt le mail ouvert. Ce n’était pas la première fois qu’elle voyait sa patronne lire le nouveau roman d’un auteur maison, mais cette fois elle lui semblait bien plus fébrile que d’habitude. Pourtant elle ne lui connaissait pas de lien particulièrement étroit avec l’auteur, qu’elle avait certes reçu de nombreuses fois pour travailler sur son texte puis pour déjeuner, avec le P-DG, l’attachée de presse puis des journalistes, mais sans plus de fréquence ni de chaleur que n’importe quel autre auteur, et à sa connaissance, Les Vagues du ciel n’avait pas été un best-seller. Or depuis le début de la matinée, Nelly lui avait à peine adressé la parole, elle ne lui avait même pas réclamé le « court sans sucre » qui accompagnait généralement sa première cigarette, en fait, elle lui avait laissé une paix royale. Du coup, Anna avait pu avancer dans sa lecture des manuscrits arrivés par la Poste, dont elle voyait avec désespoir la pile remonter chaque matin, quand la secrétaire de l’étage apportait le courrier du jour. Peu de gens arrivaient à mesurer la quantité de romans, mémoires, témoignages, dissertations et poèmes qui pouvaient être envoyés dans une maison d’édition, chargés des espoirs et de l’orgueil presque palpables de leurs auteurs. Encore moins comprenaient que le travail de lecteur était épuisant : « Mais tu passes ta journée à lire, c’est génial ! » Elle essayait d’expliquer que 99 % des manuscrits étaient illisibles, sans queue ni tête, ennuyeux à mourir, souvent bourrées de fautes d’orthographe et de syntaxe ; des pamphlets enflammés façon café du commerce, des journaux intimes qui auraient dû le rester, des histoires d’extraterrestres dont l’aspect farfelu ne parvenait même pas à la faire sourire, des histoires du cul sans charme ni talent, des plagiats de classiques, d’énièmes romans intimistes où les héros ressassent leurs questions existentielles entre la cuisine et la salle de bains. Quelqu’un finissait toujours par lui répondre que les éditeurs sont tous des pourris qui ne pensent qu’à se faire du fric et qui n’ont aucune réelle considération pour les auteurs et la littérature, en ponctuant sa démonstration d’une des nombreux anecdotes qui circulent sur le milieu éditorial. « Tu sais qu’aucun éditeur n’a voulu des romans de Proust à ses débuts, et que des textes de Duras envoyés à toutes les grandes maisons ont été refusés par la plupart parce que ce n’était pas de la littérature, paraît-il ? » Oui, elle savait. Elle en souriait, elle redoutait évidemment de refuser un jour, quand elle serait devenue éditrice comme elle l’espérait, un texte majeur, mais elle restait convaincue qu’un manuscrit doit savoir trouver son éditeur pour devenir un vrai livre.
Anna se dirigea vers le bout du couloir pour emprunter le petit escalier du fond ; elle croisa Antoine, le nouvel homme à tout faire de la maison, sautillant comme à son habitude derrière son chariot, salua Carine en passant, monta quatre à quatre les marches, soucieuse de ne pas déplaire à son irascible patronne, passa devant la photocopieuse qui crachait un à un des paquets d’argumentaires de presse, et passa la tête dans l’encadrement de la porte du bureau de Nelly.
Effondrée dans son énorme fauteuil en cuir usé, celle-ci était figée dans une expression d’étonnement et d’horreur mêlés, livide.

Posté par hkhk à 21:27 - - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur Episode 1. Lundi 3 juillet. La gardienne du temple des lettres

    “C'est bien, continuez !" L'écriture vient en écrivant ! Lapalissade excellente. Le plus difficile : se corriger, découvrir ce que l'on veut dire vraiment et… trouver sa manière de dire, son style quoi !»Son beerceau d'écriture» disait H.Thomas. Parfois il faut 10 ans ! Ton Tonton qui t'encourage fort. Jacques.

    Posté par delval, 28 juillet 2006 à 17:55 | | Répondre
  • Deuxième !

    Je continue ma lecture, suis un peu perdu à cause de cette lecture trop hachée par le temps ! Mais l'intrigue se noue, un peu tard peut être, à moins que ma mémoire ne fasse défaut, mais, les segniors la perdent fazcilement. Continue . je t'membresse. Jacques.

    Posté par Jacques, 02 septembre 2006 à 13:25 | | Répondre
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