02 juillet 2006

Episode 2. Mardi 4 juillet. Du pain sur la planche

Anna mettait toujours deux réveils le matin : d’abord la radio, pour émerger doucement, puis la sonnerie de son portable, pour ne pas risquer de se rendormir. Mais comme elle préférait les chaînes d’info aux stations musicales, elle démarrait ses journées dans un intermédiaire brumeux, et ne savait parfois plus très bien si elle avait rêvé ou entendu telle ou telle nouvelle. Ce matin-là, la distinction était limpide : l’affaire EADS et la fusion Suez-GDF ne pouvaient pas sortir de son imagination !
Elle se fit un café, qu’elle but pensivement devant sa fenêtre, puis avala deux biscottes beurrées, se doucha rapidement, enfila une robe et des tongs et quitta son appartement en le verrouillant soigneusement derrière elle. Elle rêvait parfois que quelqu’un pénétrait chez elle en son absence et qu’elle trouvait la porte entrebâillée en rentrant.
Elle avait cinq bonnes minutes à parcourir à pied avant de prendre le métro ; ce matin, pas question de traîner, c’était mardi, le jour de la réunion générale hebdomadaire, et le patron exigeait la présence de tous les employés à 9 h 30 précises. Elle passa devant la pharmacie, le café, la boulangerie, le pressing, une autre boulangerie, une boutique de vêtements, un télécentre, le kiosquier, descendit les vingt-trois marches qui menaient au long couloir du métro. Ligne 11 puis ligne 4, au changement à Châtelet s’il est 9 h 06 sur l’écran d’information des voyageurs tout va bien, s’il est 15 elle est déjà en retard.
En chemin elle repensa à l’incident de la veille. En la voyant, Nelly s’était immédiatement recomposé un visage normal et lui avait aboyé de poser le livre sur son bureau et de finir au plus vite ses notes de lecture. Mais elle semblait encore profondément remuée, et Anna avait échafaudé dans l’heure suivante mille et une hypothèses pour expliquer ce qu’elle avait vu. Aucune ne lui avait paru vraiment plausible. Le reste de la journée s’était déroulé normalement.
Sortie rue Bonaparte, côté des numéros impairs, première rue à gauche, la vitrine du célèbre pâtissier qui fait l’angle, il y a toujours ses grands pots de glace au chocolat à vingt euros le litre et un exemplaire de son dernier livre de recettes, la petite place ombragée, le café à la terrasse déjà bondée, deux-trois boutiques de vêtements ultrachic, la lourde porte cochère, la cour pavée, les vieux escaliers de guingois, deuxième étage, la salle de réunion.

« Bonjour tout le monde. Aujourd’hui on va éviter les conversations foot et soldes d’introduction, on a du pain sur la planche. »
Robert Gandois, P-DG des éditions Duvergne et Maloit, s’installe au centre de la longue table de réunion, déploie devant lui son planning de parution, consulte rapidement les chiffres que vient de lui donner l’assistante commerciale, balaie la salle du regard.
« Tout le monde est là ? Allons-y. D’abord comme vous le savez, notre appel concernant la suspension du Thomas-Dehousses a abouti, et le livre a été remis en vente. Je voudrais remercier encore une fois tous ceux qui parmi nous ont beaucoup travaillé, et rapidement, dans l’urgence, pour rapatrier tous les bouquins de chez les libraires quand il a fallu le faire. C’est quand même très rare, quoi qu’on en dise, que la diffusion d’un livre soit suspendue, mais si tout n’est pas fait à temps ça peut s’avérer catastrophique pour une maison comme la nôtre. Je vous rappelle que l’amende par livre encore en vente s’élevait à mille euros, donc faites le calcul, mille euros fois dix mille livres ! Bon, l’affaire est close, fort heureusement, maintenant, voyons où en sont les stocks.
– Cinq cents exemplaires sortis hier, pas de retours, on peut espérer rester sur un bon rythme, analysa Antoine, le jeune directeur commercial.
– OK, on a combien de couv d’avance, Catherine ?
– Deux mille couv d’avance.


– Je serais d’avis qu’on attende encore un peu avant de réimprimer, on surveille les sorties de près et on intervient si besoin est. Antoine ?


– OK pour moi.


Catherine, combien de temps pour en réimprimer deux mille ?
– Il faut que je demande à l’imprimeur, on est encore en préparation de la rentrée littéraire, mais je dirais deux-trois jours.
– Bien. Allons-y, les sorties de septembre, on en est où ? »


Après la réunion, Anna descendit prendre un café à la machine. Elle croisa Catherine et Émilie, les deux fabricantes, assez remontées contre les plannings qu’on leur avait donnés en réunion. Elles étaient en bout de chaîne, c’était souvent à elles de réduire les délais, et notamment de faire pression sur les fournisseurs pour qu’ils travaillent plus vite. Anna connaissait bien leurs contraintes pour avoir travaillé dans leur service à ses début dans la maison : elle était entrée chez Duvergne et Maloit comme préparatrice de copie en interne, un poste souvent mal connu, mais qui lui avait parfaitement convenu pendant ces quelques mois.
« Et on râle, et on râle, on n’en peut plus de râler, d’ailleurs faudrait peut-être qu’on arrête ! lança Émilie avec un clin d’œil à Anna. Ça va toi avec la dame du fond ?
– Bah oui, ça dépend des jours, mais en fait, il suffit de savoir la prendre.
– Et au moins elle fait des bons livres, intervint Catherine. Tiens, à propos, le Malverte dont on crie les louanges dans tous les couloirs, tu nous le donnes quand en fab ?
– Je dois voir le traducteur en fin de semaine, comme je n’ai pas trop de corrections je tiens la remise vendredi. De toute façon on a un planning serré pour celui-là, vu qu’il doit sortir au premier office de septembre sans-aucune-possibilité-de-le-repousser, dixit Nelly, donc je fais en sorte de tenir les dates !
– Tant mieux ! Tu fais quoi ce midi ? On déjeune ensemble ? »


L’après-midi, Anna reporta sur un jeu propre les corrections qu’elle avait apportées au fameux Malverte – un recueil de chroniques et d’articles de presse publiés par le célèbre auteur italien au cours des dernières années. Pour les rendez-vous avec les auteurs et les traducteurs, mieux valait prévoir une copie pas trop chargée, exempte des corrections purement orto-typographiques, sinon ils risquaient de s’effrayer et de s’arrêter sur chaque phrase. Elle reçut par mail le visuel de couverture définif d’un roman prévu pour l’automne, dont elle envoya une copie à Nelly avant de l’archiver. Elle était en train de regarder le planning des mois à venir et des livres à traiter quand Nelly l’appela.
« Anna, le Malverte, il faudrait avancer la sortie. Il risque de passer à Paris autour du 20 août, il faut que le livre soit dans les librairies et qu’on prévoie des signatures.
– C’est que le planning est déjà très serré, je dois voir…
– Eh bien qu’on le resserre encore ! Commercialement c’est impossible de rater son passage à Paris.
– Très bien, je vais faire le point avec la fab. Sinon j’étais en train de regarder les projets suivants, est-ce que vous pouvez me dire quand je pourrai m’occuper du prochain Tribaout ?
– Tribaout ? Il n’est pas prévu pour le moment. Faites le nécessaire pour l’avancement de l’office de sortie du Malverte. »
Le visage de Nelly s’était brusquement refermé ; elle congédia Anna d’un signe de la main et se tourna vers l’écran de son ordinateur.

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