29 juillet 2006
Épisode 7. Mardi 19 juillet. Démons
De : Patricia Demougis
A : Robert Gandois
Date : 18.07.06 - 23h17
Objet : Manuscrit
Cher Robert,
J’espère
que vous avez apprécié le manuscrit que je vous ai envoyé. J’ai fait en
sorte que l’intrigue tienne le lecteur en haleine, et que les
personnages soient le plus crédibles possible. Est-ce réussi ?
«
Merde ! » Robert tapa violemment du poing sur la table, empoigna un
livre et l’envoya valser contre le mur du fond. Il se leva et commença
à faire les cent pas dans la pièce, tout en continuant à cogner du
poing dans sa main. Ce mail était en train de faire exploser toute sa
retenue habituelle. Quelques années de domestication de ses démons et
d’habitudes rangées n’avaient pas suffi à assagir un caractère éruptif.
Et dans cette affaire, tout le mettait hors de lui : l’impression amère
de ne rien maîtriser, le fait qu’on s’en prenait à Nelly, et
l’incompréhension. Qui avait envoyé ce manuscrit puis ce mail en
utilisant les noms d’auteurs de la maison ? Pourquoi maintenant ? Et
qu’allait-il se passer ensuite ? Il était bien trop tard pour réparer
les erreurs du passé…
Anna en comprenait moins encore. La
veille après le coup de fil inattendu de Tribaout, elle s’était demandé
si elle devait appeler Nelly pour la prévenir, attendre le lendemain
matin ou informer Robert. Mais comment justifier cette dernière
possibilité, alors qu’elle n’était pas censée avoir entendu leur
conversation du matin ? C’était aussi délicat de téléphoner à Nelly :
elle la dérangerait pendant son rendez-vous, et laisserait entendre
qu’elle connaissait l’importance de ce manuscrit – sans l’avoir encore
lu. Elle repensa à cette fois où elle avait vu le manuscrit sur le
bureau de Nelly. Si son contenu était si gênant, pourquoi ne
l’avait-elle pas enfermé en lieu sûr, ou au moins rangé dans un tiroir
? Nelly n’avait jamais été une femme facile à cerner, mais depuis ces
quinze derniers jours elle était encore plus insaisissable. Anna
connaissait certaines de ses habitudes de travail et sa façon de se
comporter avec les gens de la maison, très différente selon leur
utilité supposée et leur place dans la hiérarchie. Elle avait appris à
tourner ses demandes et ses questions de façon à ne pas l’énerver, et à
lui manifester régulièrement mais discrètement sa révérence et son
admiration. Elle s’était habituée à ne rien connaître de la vie de
Nelly en dehors de la maison, au point que, comme les écoliers avec
leur institutrice, elle s’imaginait presque que le soir Nelly était
désactivée et rangée dans un placard.
La veille, assistante efficace
et fidèle, Anna avait fini par appeler sa chef. Elle était tombée sur
le répondeur et, soulagée, avait laissé un message. « J’ai pensé que ça
pouvait être important, qu’il valait mieux que je vous prévienne tout
de suite. » Quand Nelly était arrivée ce matin, elle avait dû lui poser
la question :
« Vous avez bien eu mon message hier ?
- Oui, bien sûr que je l’ai eu. Il perd la tête, Tribaout. Je l’ai eu son manuscrit, c’est même vous qui l’avez imprimé.
- C’est qu’il avait l’air sûr de lui…
-
Et moi je suis sûre de moi ! A partir de maintenant, vous cessez de me
parler de ce Tribaout, c’est mon manuscrit, mon histoire, je ne vous ai
pas demandé de vous en mêler, que je sache ! »
Anna acceptait de
travailler pour Nelly parce qu’elle avait le sentiment de vraiment
apprendre le métier avec elle, mais elle ne supportait pas de se faire
rabrouer injustement. Sentant monter des larmes de colère et
d’impuissance qu’elle savait ne pas pouvoir contrôler, elle s’était
enfermée dans les toilettes des hommes le temps de reprendre un visage
à peu près normal. Nelly avait tort : Anna était désormais mêlée à
cette histoire, bien malgré elle. Elle avait vu la réaction de Nelly à
la lecture du manuscrit, elle avait eu Tribaout au téléphone, elle
avait entendu la conversation avec Robert… Bien sûr, elle aurait pu
s’éclipser dès qu’elle en avait saisi la gravité, mais ça a avait été
sa seule défaillance, sa seule indiscrétion, et comment résister ? Elle
était humaine, elle était curieuse, et elle aimait être tenue un
minimum au courant de ce qui se passait dans la maison. Or non
seulement on ne lui faisait pas confiance, mais on se méfiait d’elle :
le mail transféré par Nelly pour qu’elle imprime le manuscrit avait été
effacé de son ordinateur. Oh, bien sûr, s’il s’agissait de quelque
chose de grave, de compromettant, avec des implications personnelles,
elle ne s’attendait pas à ce qu’on l’informe au fur et à mesure. Mais
ce qui se passait en ce moment exacerbait ce qu’elle ressentait depuis
plus longtemps : elle était considérée comme un bon élément, mais un
élément mineur. Malgré tout le travail qu’elle fournissait, la «
finition » minutieuse des manuscrits, la coordination de toutes les
étapes, les relations avec les auteurs, elle n’était qu’un rouage dans
la chaîne, si petit et si bien huilé qu’on finissait par oublier que
s’il venait à casser, tout serait compromis. Une travailleuse de
l’ombre, qui assurait le quotidien et permettait ainsi à ses supérieurs
de briller au firmament. Mais la lumière commençait à lui manquer…
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