11 août 2006

Episode 9. Simples mortels

Je ne suis pas un être malfaisant. Mes amis diraient de moi que je
suis un agneau qui a mangé sa mère. Pour ma part, je me définis comme
un pur esprit incarné dans un corps malcommode ; or trop d’esprit et
trop peu de corps font souvent peur.
Je
suis grand, trop étroit et anguleux. Les femmes aiment mes yeux, mes
mains et mon allure, les hommes mes fesses et mes mains. J’ai 44 ans,
mais j’en parais dix de moins. Ca m’a valu quelques mésaventures et pas
mal d’avantages, dont je n’use qu’avec réticence. Je n’aime pas les
faux-semblants. Je n’ai
pas honte de mon âge, de mon corps ou de
quoi que ce soit d’autre. Sur certaines choses, simple mortel, je n’ai
aucune prise. Je m’en accomode
sans mal. Pour les autres, je veille à ne jamais me laisser aller, en
quête du raffinement le plus poussé. J’accepte ce que je ne peux pas
changer, le reste je le caresse, je le polis, et je l’avale.
J’ai vécu vingt années de ma vie sans connaître la vérité. J’ai commencé par
pleurer mon amour, puis, comme je n’y pouvais plus rien, j’ai serré son
souvenir contre moi, je l’ai caressé, je l’ai poli, et je l’ai avalé.
J’ai continué comme je croyais que je savais faire, comme je croyais
qu’il m’avait appris à faire.
Puis
un jour, j’ai su. Et son souvenir est revenu me grignoter les
entrailles. Il m’a poussé à fureter, jusqu’à soulever le plus petit
grain de poussière. Il a vomi le moindre mot, trouvé les noms, créé les
fausses adresses, rédigé les messages. Depuis deux mois, il ne me
quitte plus, je m’éveille avec lui et je
m’endors avec lui, sa brûlure me berce et me hérisse tour à tour.
Pourrai-je de nouveau vivre sans lui ?

D’une façon ou d’une autre, cette femme a assassiné mon amour de jeunesse.
Je l’ai appris un soir de printemps, chez des amis.
Les enfants étaient couchés à l’étage, les parents se disputaient une
énième partie de tennis. Une vague relation qui avait été invitée à se
joindre à nous pour le week-end regardait la télévision. Je lui avais à
peine porté attention ; elle ne m’intéressait pas. La soirée était
douce, j’avais envie de goûter à ce moment de solitude. Je décidai de
prendre un livre au hasard dans la bibliothèque plutôt que d’aller
chercher celui que j’avais commencé dans le train, et de m’installer
dans un transat sous le lumignon. Pour une fois, je me sentais d’humeur
sereine, à peine caustique, aussi je ne m’étonnai pas de trouver dans
les premières pages de ce roman une chaleur ronde et familière.
C’est plus tard, à un détail insignifiant, que l’évidence m’a sauté aux yeux.
Et a propulsé des tréfonds de mon intérieur, avec une force hors du
commun, le souvenir enfoui depuis vingt ans.
Cette femme a assassiné mon amour de jeunesse, et il est impossible que je ne puisse plus rien y faire.

Posté par hkhk à 18:48 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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