Les éditeurs

Un feuilleton dont l'intrigue se déroule dans une maison d'édition parisienne

21 août 2006

Episode 11. Jeudi 28 juillet. Lui

"Non, je ne pars pas, on est toujours dans les travaux.
- Et alors, ça avance ?
- Là on est dans le carrelage, imagine la galère : si c'est pas bien posé, quand on marche dessus, on pète tout !
- Excusez-moi, mesdemoiselles."
Un homme, grand, brun, ténébreux, assez beau mais trop vieux au goût d'Anna, vint
interrompre la conversation des deux jeunes femmes.
"Monsieur ? interrogea Christelle, la standardiste.
- Je souhaiterais voir Mme Nelly Duval.
- Vous avez rendez-vous, monsieur...
- Non. Dites-lui que je viens la voir à propos du manuscrit. Elle comprendra."
Quelques instants plus tard, sur un hochement de tête de Christelle, l'homme se
dirigeait vers les ascenceurs. Anna le regarda s'éloigner, le souffle
coupé. Lui !

Quand l'homme entra dans son bureau, Nelly était en
train de rédiger un mail. Elle leva la main en direction de son
visiteur avant qu'il ait pu dire le moindre mot, lui signifiant ainsi
qu'il n'avait qu'à attendre qu'elle ait fini une tâche autrement plus
urgente. Lorsqu'elle eût tapé sur la touche Entrée, avec une vivacité
un peu trop marquée qui pouvait dénoter une certaine anxiété, elle leva les yeux vers l'homme, qui
souriait comme s'il avait saisi et accepté de bonne grâce sa petite mise en scène.
"Monsieur ?
- Justin Besnard. Alias Marcel Tribaout. Alias Patricia Demongis.
- Merci, j'avais compris.
- Mais je n'en doute pas, madame. Permettez ?"
Il désigna l'un des deux fauteuils disposés devant le bureau de Nelly. Il portait un anneau assez voyant à l'index gauche.
"Je vous en prie. Et... je vous écoute, puisque vous êtes là.
- Alors voilà : je suis venu vous raconter mon histoire. Vu votre métier, vous
devez aimer les histoires... et comme je connais bien la vôtre, je me
suis dit que ce serait impoli de vous cacher la mienne plus longtemps.
- Ben voyons."
La morgue de Nelly ne perturba pas Justin Besnard un seul instant. Il fixait son
interlocutrice droit dans les yeux et parlait d'une voix posée,
presque douce.
" J'ai 44 ans. Il y a vingt ans, le 13 novembre
1986, mon fiancé, Victor Fromentin, mourait dans l'incendie de son
appartement, 155 boulevard du Montparnasse. D'après le rapport
d'enquête, le feu a pris dans la nuit, à cause d'une cigarette mal
éteinte. Nous étions ensemble depuis deux ans. Je
ne vais pas vous décrire notre relation dans le détail. Ce n'est pas
mon propos, et sait-on jamais, peut-être faites-vous partie de ces gens
que la seule évocation des amours masculines effraie."
Nelly ne bougea pas d'un cil.
"Sachez seulement que Victor m'a fait naître à moi-même. C'est peut-être une
formule un peu pompeuse - je ne me serais jamais permis de
l'employer dans le manuscrit que vous ai fait parvenir -, mais elle réflète parfaitement ce que
je veux dire. Nous partagions la même curiosité... je pense pouvoir
dire dévorante, pour la littérature, la poésie, les arts en général. On
dit que si certains clichés ont la peau dure, c'est qu'ils ont un fond
de vérité... Bref. Il était l'homme de ma vie. Et il est mort.
- C'est une histoire bien triste, sincèrement, mais que puis-je y faire ?
- C'est simple : reconnaître publiquement que Victor Fromentin est le
véritable auteur de Envers et contre tout.
- Impossible.
- Parce que vous craignez de ruiner votre carrière, ou parce que pour
oublier votre faute, vous vous êtes convaincue au fur et à mesure
des années que vous étiez bien l'auteur de ce livre ?
- Vous n'avez aucune preuve de ce que vous avancez.
- Bien sûr que non. C'est vous qui étiez en possession du manuscrit au
moment de la mort de Victor, et s'il en a fait une copie avant de le déposer chez vous, ce que je pense, elle a brûlé dans
l'incendie. Aucune chance qu'il l'ait laissé à d'autres éditeurs : il
vénérait le travail de la maison où vous travailliez à l'époque, et ce
n'était pas dans ses habitudes de mettre les gens en concurrence. Il
avait par ailleurs coupé tout lien avec le peu de famille qui lui
restait, et s'il ne m'a pas parlé de ce manuscrit, il n'en a parlé à
personne. Vous savez tout cela aussi bien que moi. Sinon, vous n'auriez
jamais pris le risque de le faire publier sous votre nom - ou
plutôt sous votre pseudonyme - quand vous avez appris que Victor était
mort dans cet incendie.
- Votre histoire est... passionnante, très romantique, c'est d'ailleurs ce que je me suis dit à
la lecture de votre manuscrit. Et donc, si je suis bien l'intrigue, vous
êtes venu pour m'accuser du meurtre de votre ami.
- Non. Je veux que vous publiiez mon manuscrit, en mémoire de Victor."
Nelly
savait depuis le début que c'est ce qu'il était venu chercher. Elle
connaissait trop bien les auteurs, quelq qu'ils soient.
"Je ne peux pas le publier ici.
- Que les choses soient claires : il est hors de question que vous
me renvoyiez sur une autre maison. Je veux que vous publiiez mon texte.
- Ecoutez-moi bien, cher monsieur : je n'ai pas pour habitude de céder
aux
pressions. Si je décide de publier un texte, c'est que j'y crois, un
point
c'est tout. Et pas question de refiler mes pépites aux confrères. Si je
vous dis que je ne peux pas le publier ici, c'est que
je quitte cette maison dans quelques semaines. Je viens de démissionner."


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15 août 2006

Episode 10. Mardi 26 juillet. Rien que tous les deux

« Bonjour tout le monde. Ceci est notre dernière réunion avant la
mi-août. Je serai en congé à partir de vendredi soir, pour deux
semaines. Comme d’habitude, je reste joignable sur mon portable en cas
d’urgence. D’abord, un tour des livres de la rentrée. Pour les romans,
tout a été livré. Nous sommes dans les temps par rapport aux
concurrents. Vous savez que nous avons avancé ces livraisons de la
rentrée littéraire pour que la presse puisse travailler bien en amont.
Je ne détaille pas plus, c’était le sujet du dernier séminaire, et on
aura l’occasion d’en reparler. Pour le reste, documents et autres, on
va suivre le compte rendu. Antoine, date de la prochaine réunion
commerciale ?
- Premier niveau A le 29 août, j’ai besoin des éléments le… »
Anna, les yeux dans le vague, crayonnait sur son calepin comme une gamine qui
s’ennuie en classe. Jérémy lui avait fait une surprise. Il était passé
chez elle vendredi soir, comme convenu, mais au lieu de lui proposer
d’aller au restaurant ou de louer un DVD, il lui avait demandé de
préparer des affaires pour le week-end. « On s’en va ? » Il l’avait
regardée les yeux brillants, excité comme un chien fou. « Oui, on s’en
va tous les deux, juste tous les deux, prends ton maillot de bain et ta
nuisette rose, je t’emmène, ma chérie… »
« … c’est un vers d’Apollinaire.
- Alors on va peut-être avoir un problème. Apollinaire est l’un des rares
auteurs français morts sur le front, du coup ses œuvres ne sont pas
tombées dans le domaine public.
- C’est Gallimard ?
- Oui, et ils n’ont pas l’habitude d’être très coopératifs pour ce genre de choses.
- Anna, vous suivez cette affaire avec Thomas ? Et vous me tenez au courant pour les droits.
- Euh… oui, bien sûr. »
Anna s’était brusquement redressée, le rouge aux joues. Depuis l’autre bout
de la table, Emilie lui adressa un imperceptible haussement de sourcil.
Tous les mardis matin se jouait ici, selon l’humeur, la saison et
l’actualité, une comédie ou un drame en un acte. Les acteurs principaux
étaient réunis autour de la table, ceux de moindre importance, les
stagiaires et les retardataires, étaient disposés en retrait, dans un
deuxième cercle plus éloigné du pouvoir. Semaine après semaine, Robert
prenait toujours place au même endroit, sa secrétaire à sa droite,
Catherine, la chef de fabrication, et Antoine, le directeur commercial,
en face de lui. Il entrait en scène quand tous les autres protagonistes
étaient installés, et ouvrait les débats par un « bonjour » dont le ton
pouvait déjà laisser présager l’ambiance de la réunion.
« Voilà, c’est tout pour aujourd’hui, bonnes vacances à ceux qui partent, bon
courage à ceux qui restent ou qui rentrent… et pas de relâche pendant
le mois d’août ! »

Nelly et Robert avaient l’habitude de se
retrouver à la fin de la réunion, pour faire le point et échanger leurs
impressions. Désormais, Robert aurait beaucoup de mal à travailler sans
Nelly. Elle était devenue un soutien indispensable, une oreille
attentive et sûre en même temps qu’une inestimable conseillère. Elle
savait traiter les sujets d’inquiétude avec distance et froideur. S’il
ne l’avait pas connue intimement quand elle était plus jeune, il aurait
pu croire qu’elle n’était que pragmatisme, volonté et solidité.
« Vous faites bien de partir, Robert.
- Hmm… J’ai beaucoup réfléchi avant de prendre ma décision, et je ne vous cache pas que je reste un peu inquiet. »
Nelly se pencha vers lui, les yeux étrécis.
« Robert, je ne suis plus une gamine, s’il arrive quoi que ce soit, je saurai me défendre. »
Elle s’adossa à son fauteuil et prit un air agacé.
« Même si ce type en a appris beaucoup sur nous et sur la maison, il n’a
aucune preuve en ce qui concerne le livre. Le reste est grotesque, vous
le savez aussi bien que moi. Dommage, d’ailleurs, d’un point de vue
strictement romanesque, ça gâche son manuscrit… Bon, et puis il n’a
rien demandé, il veut juste nous emmerder un peu. Nous en avons discuté
mille fois ! Pour moi, l’affaire est close.
- Pour vous, mais pas pour moi. Je ne pars pas tranquille. D’autant moins qu’on ne sait toujours pas de qui il s’agit.
- Peu importe. Je ne me laisserai certainement pas impressionner. Après
tout, je n’ai tué personne… A moins que vous en doutiez ?
- Nelly ! Comment pouvez-vous… ?
- Ca va, Robert, ne montez pas sur vos grands chevaux ! »

Anna et Jérémy avaient pris un train à Saint-Lazare, puis un car de
Beuzeville à Etretat. Jénérmy avait retenu une jolie chambre sur les
hauteurs de la ville, avec vue sur la mer. Pendant deux jours, ils
avaient arpenté les falaises battues par le vent, fumé assis sur les
inconfortables galets d’une petite plage isolée, mangé des fruits de
mer, fait l’amour. Anna se sentait devenue l’héroïne d’un film des
années 70. Elle s’amusait à imaginer les scènes qu’elle vivait filmées
de l’extérieur et projetées sur grand écran. C’était encore plus beau
ainsi.
« Anna ? »
Anna sursauta. Emilie se tenait dans l’embrasure de la porte.
« Ca va ? Tu as l’air complètement à l’ouest.
- Ca va très bien !
- Ah ah. Et on peut savoir pourquoi, ou c’est top secret ?
- Je te le dis si tu évites les commentaires désagréables. »
Emilie leva les mains en signe de protestation.
« Jérémy m’a fait une surprise, il m’a emmenée en week-end en Normandie.
- Ouah la classe ! Anna, je suis vraiment contente pour toi ! Tu sais… je
ne veux pas te juger, c’est juste que je m’inquiète un peu pour toi,
parfois.
- Pas la peine, j’ai une mère pour ça ! Et tout va très bien, vraiment.
- OK. Tant mieux. Dis donc, un week-end en amoureux… Faudrait que je propose ça à Maxime, ça nous sortirait des biberons.
- C’est une super idée »
Anna eut un sourire un peu forcé. Le dimanche soir, Jérémy l’avait
raccompagnée chez elle, mais il l’avait laissée sur le pas de sa porte.
« Mais pourquoi tu es venu, si tu t’en vas ? – Je voulais être sûr que
tu rentres bien, ma princesse. » Il lui avait tendrement caressé les
cheveux et avait déposé un baiser sur ses lèvres, puis il s’était
éclipsé. Sans donner d’explications claires, comme d’habitude. Anna
n’avait pas insisté, de peur de casser la magie du week-end. Elle avait
dîné devant la série policière du dimanche soir, puis elle s’était
endormie en se repassant les moments les plus romantiques de leur film
privé.

Robert sortit du bureau de Nelly les sourcils froncés.
Nelly ne résussissait décidément pas à le convaincre. Il se sentait
aussi mouillé qu’elle dans cette histoire, qui faisait en outre
resurgir à son esprit des souvenirs douloureux. Et si les deux affaires
étaient liées ? Ce livre et son divroce… Non, il ne pouvait croire que
sa fille ou son ex-femme fussent à l’origine du manuscrit, de même
qu’il ne pouvait soupçonner Nelly de meurtre. Il était tout de même
étonnant de voir comment celle-ci se refusait à appeler les choses par
leur nom. Jamais elle ne parlait directement de vol. C’était un peu
comme leur habitude de se vouvoyer : toujours laisser de la distance,
et sauvegarder les apparences.
Anna croisa Robert dans le couloir et remarqua son air soucieux.
Elle n’avait rien tiré des deux livres
écrits par Nelly sous pseudonyme et publiés par Robert,
qu’elle avait
consultés la veille à la BNF, profitant d’une recherche de citations
qu’elle devait faire pour une traduction. Le premier, Envers et contre
tout, lui avait paru très bon, bien qu’un peu daté. Le deuxième en
revanche l’avait vite ennuyée : on n’y retrouvait pas les détails
savoureux et les sonorités qui donnaient à Envers et contre tout toute
sa chair. Pour le reste, les intrigues et les styles des personnages
semblaient assez proches.
Anna pressentait que ce n’était pas dans
ces romans que se trouvait la clé du mystère, mais bien dans l’histoire
de Nelly et de Robert. Or elle ne se sentait plus ni l’envie ni le
courage de fouiller dans leurs vies privées. D’ailleurs, comment s’y
serait-elle prise, et au nom de quoi ? Qu’ils se débrouillent, avec
leur mélodrame et leurs cachotteries ! Elle avait mieux à faire : elle
avait à vivre.

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11 août 2006

Episode 9. Simples mortels

Je ne suis pas un être malfaisant. Mes amis diraient de moi que je
suis un agneau qui a mangé sa mère. Pour ma part, je me définis comme
un pur esprit incarné dans un corps malcommode ; or trop d’esprit et
trop peu de corps font souvent peur.
Je
suis grand, trop étroit et anguleux. Les femmes aiment mes yeux, mes
mains et mon allure, les hommes mes fesses et mes mains. J’ai 44 ans,
mais j’en parais dix de moins. Ca m’a valu quelques mésaventures et pas
mal d’avantages, dont je n’use qu’avec réticence. Je n’aime pas les
faux-semblants. Je n’ai
pas honte de mon âge, de mon corps ou de
quoi que ce soit d’autre. Sur certaines choses, simple mortel, je n’ai
aucune prise. Je m’en accomode
sans mal. Pour les autres, je veille à ne jamais me laisser aller, en
quête du raffinement le plus poussé. J’accepte ce que je ne peux pas
changer, le reste je le caresse, je le polis, et je l’avale.
J’ai vécu vingt années de ma vie sans connaître la vérité. J’ai commencé par
pleurer mon amour, puis, comme je n’y pouvais plus rien, j’ai serré son
souvenir contre moi, je l’ai caressé, je l’ai poli, et je l’ai avalé.
J’ai continué comme je croyais que je savais faire, comme je croyais
qu’il m’avait appris à faire.
Puis
un jour, j’ai su. Et son souvenir est revenu me grignoter les
entrailles. Il m’a poussé à fureter, jusqu’à soulever le plus petit
grain de poussière. Il a vomi le moindre mot, trouvé les noms, créé les
fausses adresses, rédigé les messages. Depuis deux mois, il ne me
quitte plus, je m’éveille avec lui et je
m’endors avec lui, sa brûlure me berce et me hérisse tour à tour.
Pourrai-je de nouveau vivre sans lui ?

D’une façon ou d’une autre, cette femme a assassiné mon amour de jeunesse.
Je l’ai appris un soir de printemps, chez des amis.
Les enfants étaient couchés à l’étage, les parents se disputaient une
énième partie de tennis. Une vague relation qui avait été invitée à se
joindre à nous pour le week-end regardait la télévision. Je lui avais à
peine porté attention ; elle ne m’intéressait pas. La soirée était
douce, j’avais envie de goûter à ce moment de solitude. Je décidai de
prendre un livre au hasard dans la bibliothèque plutôt que d’aller
chercher celui que j’avais commencé dans le train, et de m’installer
dans un transat sous le lumignon. Pour une fois, je me sentais d’humeur
sereine, à peine caustique, aussi je ne m’étonnai pas de trouver dans
les premières pages de ce roman une chaleur ronde et familière.
C’est plus tard, à un détail insignifiant, que l’évidence m’a sauté aux yeux.
Et a propulsé des tréfonds de mon intérieur, avec une force hors du
commun, le souvenir enfoui depuis vingt ans.
Cette femme a assassiné mon amour de jeunesse, et il est impossible que je ne puisse plus rien y faire.

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02 août 2006

Episode 8. Vendredi 22 juillet. Envers et contre tout

Brasserie Le Bonaparte, quatorze heures.
Au fond de la salle, un couple d’amoureux se dévore des yeux, les mains jointes au-dessus des assiettes vides. Le garçon murmure quelque chose à la fille, qui rit en renversant la tête. Elle sort de son sac à main un petit portefeuille de cuir marron, en extirpe un billet qu’elle cale sous son verre à pied. Ils se lèvent ; il la tient par la taille.
Alors qu’ils passaient devant le bar, une main leur fit signe.

« Anna !
- Emilie...
- Salut, Jérémy. »
Emilie et Anna se faisaient face, debout devant le comptoir, comme pour une confrontation. En un regard, Anna confirma à Emilie ce qu’elle avait deviné, et Emilie lui répondit par une mise en garde muette, teintée de réprobation.
« Bon, on y va, faut que je retourne bosser ! » lança Anna, préférant couper court. Elle adressa un signe de la main à Emilie et poussa Jérémy vers la sortie. Au bout de la rue, elle le gratifia d’un baiser appuyé, d’un « A ce soir !» plein de promesses, et s’éloigna, le pas léger. Peu lui importait ce que pensait Emilie : elle était heureuse. Maintenant, Jérémy était là pour elle, disponible, tendre. Cet amour comme neuf lui donnait des ailes.

Robert avait une réunion au siège du groupe cet après-midi-là. Il avait emporté du travail dans sa mallette pour pouvoir rentrer directement chez lui ensuite. En cas d’urgence, sa secrétaire l’appelerait sur son portable. De toute façon, la maison tournait au ralenti, plus de la moitié des employés étaient partis en vacances. Il héla un taxi à sa sortie de la tour de bureaux. La fraîcheur de l’habitacle, le contact du cuir, le doux bruit du moteur l’apaisèrent instantanément. Il laissa aller sa tête contre le siège et ferma les yeux un instant.
Ces dernières semaines avaient été nerveusement épuisantes, mais il hésitait encore à prendre ses vacances dans huit jours. Bien sûr, ce serait une façon de signifier au corbeau, comme il l’appelait désormais en son for intérieur, qu’il ne lui faisait pas peur, mais il répugnait à laisser Nelly seule. Tant d’années avaient passé, tant de souffrances aussi, et pourtant il se sentait toujours lié à elle, indéféctiblement. C’était comme s’il avait encore aujourd’hui le devoir de la protéger. Il se rappela une de leurs premières rencontres, son allure de jeune femme. Elle était déjà ronde, mais pas massive, de ce genre de physique dont on croit qu'il s’accorde avec un caractère épanoui, jovial. Nelly, elle, était plutôt austère, et plus cérébrale que volupteuse. C’est ce constraste qui avait d’abord séduit Robert : cette femme était tellement inattendue ! Et puis, ils partageaient une même exigence intellectuelle, une même passion pour leur métier. Pour Robert, ça avait été une révélation : il pouvait donc échanger et discuter ainsi avec une femme, avec sa compagne ! Il était alors marié depuis quinze ans. Son mariage avec Catherine s’était construit sur une entente raisonnée : ils s’étaient rencontrés, ils s’étaient plu. Comme ils étaient du même milieu social et que leurs ambitions se complétaient, ils s’étaient tout naturellement fiancés, puis mariés. Ça aurait pu durer jusqu’à leur mort si Nelly n’avait pas fait irruption dans sa vie. En aurait-il été plus heureux ?
Une série de coups de klaxon tirèrent Robert de ses pensées.
« Nous ne sommes plus très loin, laissez-moi là », demanda-t-il au chauffeur.
Alors que le taxi s’éloignait, le ciel se couvrit d’un coup et des trombes d’eau s’abattirent sur les rues. En un instant, Robert fut complètement trempé.

Au moment où l’averse se déclenchait à l’autre bout de l’arrondissement, Anna était penchée sur le BAT du Malverte, tâchant de répondre de son mieux aux questions du correcteur. Elle fut agacée de voir que celui-ci avait pointé des choix typographiques faits en accord avec le traducteur, et qu’elle avait pris soin de signaler à la fabrication.
Quand elle entendit le fracas des premières gouttes sur les toits de zinc de l’immeuble d’en face, elle releva la tête et regarda tomber la pluie d’un air songeur. Comment en savoir plus sur ce manuscrit sans se compromettre ? Peut-être devrait-elle commencer par faire des recherches sur Nelly… Mais bien sûr ! Comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt ? Il suffisait de taper son nom sur Google…
Une petite dizaine de pages correspondaient à la recherche ; la plupart concernaient une homonyme qui travaillait dans le secteur médico-social et s’était engagée en politique. Les autres liens renvoyaient à une interview publiée par un magazine web qu’Anna parcourut rapidement sans y apprendre grand-chose, et à des répertoires professionnels. Une autre référence attira soudain son attention. Elle activa le lien, et une nouvelle page apparut.

TITRE : Envers et contre tout
AUTEUR : Anselme Leverger (Nelly Duval)
EDITEUR : Frantard
PUBLICATION : 10.05.87


Le cœur d’Anna se mit à battre plus vite. Persuadée de tenir une piste, elle se connecta sur le site de la BNF, tapa le nom de l’auteur. Deux occurrences : Envers et contre tout et Pour une vie de labeur, publiés chez le même éditeur à un an d’intervalle. Le nom de Nelly n’apparaissait pas. Anna tenta d’approfondir sa recherche, mais elle ne tombait que sur des listes bibliographiques. Elle décida alors de repartir sur le nom de la maison d’édition, sans grand espoir : il y avait bien trop de réponses pour que ce soit exploitable. Et si elle essayait avec Robert ? Effectivement, les deux noms apparaissaient ensemble sur quelques sites, dont un personnel sur l’histoire de l’édition française. Robert Gandois y était cité comme éditeur chez Frantard, dans les années 80.
Satisfaite, Anna se renversa dans son fauteuil. Cette affaire commençait à devenir vraiment intéressante...

Posté par hkhk à 20:06 - Saison I - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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