29 juillet 2006
Épisode 7. Mardi 19 juillet. Démons
De : Patricia Demougis
A : Robert Gandois
Date : 18.07.06 - 23h17
Objet : Manuscrit
Cher Robert,
J’espère
que vous avez apprécié le manuscrit que je vous ai envoyé. J’ai fait en
sorte que l’intrigue tienne le lecteur en haleine, et que les
personnages soient le plus crédibles possible. Est-ce réussi ?
«
Merde ! » Robert tapa violemment du poing sur la table, empoigna un
livre et l’envoya valser contre le mur du fond. Il se leva et commença
à faire les cent pas dans la pièce, tout en continuant à cogner du
poing dans sa main. Ce mail était en train de faire exploser toute sa
retenue habituelle. Quelques années de domestication de ses démons et
d’habitudes rangées n’avaient pas suffi à assagir un caractère éruptif.
Et dans cette affaire, tout le mettait hors de lui : l’impression amère
de ne rien maîtriser, le fait qu’on s’en prenait à Nelly, et
l’incompréhension. Qui avait envoyé ce manuscrit puis ce mail en
utilisant les noms d’auteurs de la maison ? Pourquoi maintenant ? Et
qu’allait-il se passer ensuite ? Il était bien trop tard pour réparer
les erreurs du passé…
Anna en comprenait moins encore. La
veille après le coup de fil inattendu de Tribaout, elle s’était demandé
si elle devait appeler Nelly pour la prévenir, attendre le lendemain
matin ou informer Robert. Mais comment justifier cette dernière
possibilité, alors qu’elle n’était pas censée avoir entendu leur
conversation du matin ? C’était aussi délicat de téléphoner à Nelly :
elle la dérangerait pendant son rendez-vous, et laisserait entendre
qu’elle connaissait l’importance de ce manuscrit – sans l’avoir encore
lu. Elle repensa à cette fois où elle avait vu le manuscrit sur le
bureau de Nelly. Si son contenu était si gênant, pourquoi ne
l’avait-elle pas enfermé en lieu sûr, ou au moins rangé dans un tiroir
? Nelly n’avait jamais été une femme facile à cerner, mais depuis ces
quinze derniers jours elle était encore plus insaisissable. Anna
connaissait certaines de ses habitudes de travail et sa façon de se
comporter avec les gens de la maison, très différente selon leur
utilité supposée et leur place dans la hiérarchie. Elle avait appris à
tourner ses demandes et ses questions de façon à ne pas l’énerver, et à
lui manifester régulièrement mais discrètement sa révérence et son
admiration. Elle s’était habituée à ne rien connaître de la vie de
Nelly en dehors de la maison, au point que, comme les écoliers avec
leur institutrice, elle s’imaginait presque que le soir Nelly était
désactivée et rangée dans un placard.
La veille, assistante efficace
et fidèle, Anna avait fini par appeler sa chef. Elle était tombée sur
le répondeur et, soulagée, avait laissé un message. « J’ai pensé que ça
pouvait être important, qu’il valait mieux que je vous prévienne tout
de suite. » Quand Nelly était arrivée ce matin, elle avait dû lui poser
la question :
« Vous avez bien eu mon message hier ?
- Oui, bien sûr que je l’ai eu. Il perd la tête, Tribaout. Je l’ai eu son manuscrit, c’est même vous qui l’avez imprimé.
- C’est qu’il avait l’air sûr de lui…
-
Et moi je suis sûre de moi ! A partir de maintenant, vous cessez de me
parler de ce Tribaout, c’est mon manuscrit, mon histoire, je ne vous ai
pas demandé de vous en mêler, que je sache ! »
Anna acceptait de
travailler pour Nelly parce qu’elle avait le sentiment de vraiment
apprendre le métier avec elle, mais elle ne supportait pas de se faire
rabrouer injustement. Sentant monter des larmes de colère et
d’impuissance qu’elle savait ne pas pouvoir contrôler, elle s’était
enfermée dans les toilettes des hommes le temps de reprendre un visage
à peu près normal. Nelly avait tort : Anna était désormais mêlée à
cette histoire, bien malgré elle. Elle avait vu la réaction de Nelly à
la lecture du manuscrit, elle avait eu Tribaout au téléphone, elle
avait entendu la conversation avec Robert… Bien sûr, elle aurait pu
s’éclipser dès qu’elle en avait saisi la gravité, mais ça a avait été
sa seule défaillance, sa seule indiscrétion, et comment résister ? Elle
était humaine, elle était curieuse, et elle aimait être tenue un
minimum au courant de ce qui se passait dans la maison. Or non
seulement on ne lui faisait pas confiance, mais on se méfiait d’elle :
le mail transféré par Nelly pour qu’elle imprime le manuscrit avait été
effacé de son ordinateur. Oh, bien sûr, s’il s’agissait de quelque
chose de grave, de compromettant, avec des implications personnelles,
elle ne s’attendait pas à ce qu’on l’informe au fur et à mesure. Mais
ce qui se passait en ce moment exacerbait ce qu’elle ressentait depuis
plus longtemps : elle était considérée comme un bon élément, mais un
élément mineur. Malgré tout le travail qu’elle fournissait, la «
finition » minutieuse des manuscrits, la coordination de toutes les
étapes, les relations avec les auteurs, elle n’était qu’un rouage dans
la chaîne, si petit et si bien huilé qu’on finissait par oublier que
s’il venait à casser, tout serait compromis. Une travailleuse de
l’ombre, qui assurait le quotidien et permettait ainsi à ses supérieurs
de briller au firmament. Mais la lumière commençait à lui manquer…
20 juillet 2006
Episode 6. Lundi 17 juillet. Orage
Une
sonnerie impérieuse résonna au plus profond des rêves d’Anna. Etait-ce
le roulement de l’orage ? Le réveil ? Le téléphone ? Elle ouvrit un œil
et, reconnaissant la sonnette de la porte d'entrée, bondit hors de son
lit et alla regarder à l’œilleton. Evidemment. Elle ouvrit la porte
d’un geste rageur.
« Salut, princesse ! »
Jérémy se tenait sur le palier, croissants à la main, sourire ravageur, pose assurée.
« Tu te fous de moi ?
– Euh… non... J’arrive trop tôt ? Je te réveille ?
–
Ouais, tu me réveilles, j’ai bien de la chance, d’ailleurs, parce que
ça veut dire que j’ai enfin réussi à m’endormir. Je t’ai attendu toute
la nuit, putain !
– Oh merde, je suis désolé, hier c’était compliqué, je pouvais pas vraiment passer…
– Et pas vraiment m’appeler ? Et pas vraiment laisser ton portable allumé pour que moi je puisse savoir ce qui se passe ?
– Je peux entrer, on…
– Non. T’as dépassé l’heure limite. »
Anna claqua la porte le plus fort qu’elle put. Elle eut à peine le temps d’apercevoir le visage ébahi et peiné de Jérémy. Casse-toi, casse-toi, sinon je suis capable de te laisser entrer.
« Anna…
– CASSE-TOI ! »
De
l’autre côté de la porte, Jérémy hésita un instant, puis, penaud,
recula et redescendit lentement l’escalier. C’était la première fois
qu’Anna réagissait aussi violemment.
A 8 h 30, Anna franchit
la porte cochère de l'immeuble des éditions Duvergne et Maloit.
Furieuse et abattue après le départ de Jérémy, elle avait rapidement
quitté son appartement et s'était machinalement dirigée vers le métro.
Autant aller travailler, ça lui occuperait l'esprit. A cette heure et à
ce moment de l'année, l'immeuble était quasiment vide. Arrivée au
deuxième étage, elle surprit pourtant les bribes d'une conversation
animée. Elle s'approcha sans bruit du bureau de Nelly et resta
immobile, l'oreille tendue, incapable de se détourner de ce qui se
tramait là.
"Comment pensez-vous qu'il a trouvé tout ça ? demandait Robert d'une voix tendue qu'il essayait d'étouffer.
-
Aucune idée. Il n'est venu que quelques fois dans la maison, et je ne
l'ai jamais vu traîner seul dans les couloirs. De toute façon ce n'est
pas comme ça qu'il aurait réuni toutes ces informations.
- Surtout les plus privées...
- Robert, intervint brusquement Nelly, jamais je n'ai parlé...
-
Je sais. Bon, dans l'immédiat on a trois problèmes : un, faut-il
informer le groupe ou non, deux, comment contacter Tribaout et que lui
dire, trois, empêcher qu'il propose ça à d'autres éditeurs.
- Vous savez bien que les éditeurs partagent le goût du secret... Même
s'ils prétendent donner leurs recettes dans les journaux, ils
n'aiment pas étaler leurs petites histoires sur la place publique.
- Reconnaissez
tout de même que ce livre a un vrai potentiel commercial : les dessous
de l'édition française façon Paul-Loup Sulitzer !" Une pause, un
soupir. "Vous aviez déjà imaginé vous retrouver en personnage de roman
?"
Robert avait pris un ton affectueux, presque tendre. Anna ne
l'avait jamais entendu parler comme ça. Elle se sentit soudain gênée de
les espionner ainsi - tout en regrettant de ne pas avoir jeté un oeil
au fameux manuscrit quand elle l'avait vu sur le bureau de Nelly.
"On reparlera de tout ça dans la journée, les gens vont arriver.
- Oui, mais ne tardons pas Robert, ça va faire deux semaines que je l'ai reçu."
Treize
heures. Bistrot Le Bonaparte. Emilie et Anna s'étaient installées à la
dernière table libre, entre un groupe de commerciaux suant dans leurs
complets-vestons et deux jeunes filles blondes et lisses. C'était l'un
des rares bistrots du quartier où on pouvait manger à des prix
raisonnables. Comme les plats étaient plutôt bons et le décor
classique, on y croisait à la fois les Parisiens chics et guindés qui
habitaient l'arrondissement, des employés plus modestes, des étudiants
et quelques touristes.
"Maxime n'a pas eu son concours, asséna Emilie sitôt leurs plats commandés.
- Oh merde ! Et ça va, il est pas trop déçu ?
- Ben si, quand même, tu vois, il pensait avoir pas trop mal réussi, même s'il n'avait pas trop bossé, et puis voilà...
- Et il va le retenter ?
-
A priori oui. Il a encore droit à un an de chômage et il a trouvé des
cours de préparation par correspondance. Mais c'est dur de se dire
qu'il faut replonger dedans. Enfin là, on a l'été tranquille.
- Moi
j'ai quand même du mal à me dire qu'il profite du chômage encore un an
alors qu'il aurait pu bosser beaucoup plus à fond la première année...
C'est un peu abusé, je trouve.
-Ouais, mais c'est l'occasion ou
jamais, s'il trouve un boulot maintenant, je le connais, il fera rien
le soir. En plus on devra tout réorganiser, parce que là c'est lui qui
emmène Simon à la crèche et qui va le chercher le soir, et il fait
quelques trucs dans la maison. On vit mieux comme ça qu'en bossant tous
les deux comme des cons !
- Et les cons, eux, ils doivent se
débrouiller pour faire garder leur gamin parce qu'ils bossent pour
payer le chômage de Maxime !
- Anna, c'est bon, c'est quoi ce discours ?
- Quoi c'est quoi ? Tu me trouves réac, c'est ça ?
-
Bon, laisse tomber, on va pas s'engueuler pour ça. Mais qu'est-ce qu'il
y a aujourd'hui ? Tu as l'air toute bizarre depuis ce matin.
- Jérémy m'a encore posé un lapin hier, du coup je l'ai foutu dehors quand il s'est pointé ce matin comme une fleur.
- Décidément, on dit que les femmes sont incompréhensibles, moi parfois c'est les mecs que j'arrive pas à comprendre."
De
retour dans la maison, Anna entreprit de classer des dossiers pour
faire de la place dans son bureau. Son esprit navigait entre les
déféctions de Jérémy auxquelles elle ne savait plus comment réagir et
"l'affaire Tribaout" quand son téléphone sonna.
"Allô ?
- Bonjour, c'est Marcel Tribaout !"
Elle resta coite pendant quelques secondes, puis articula péniblement, la gorge sèche :
"Oui ?
- Excusez-moi de vous déranger, mais j'ai essayé de joindre Nelly et ça ne répond pas.
- Euh... oui... Elle est en rendez-vous extérieur aujourd'hui...
-
Ah d'accord. Ecoutez, j'ai terminé mon prochain roman ce week-end, et
je voulais savoir si je dois vous l'envoyer par la poste ou par
Internet.
- Votre dernier roman ?
- Oui, Nelly l'attend.
- Mais... vous ne l'avez pas déjà envoyé ?
-
Déjà envoyé ? Mais non voyons, je viens de vous dire que je l'ai fini
ce week-end. Anna, vous n'avez pas l'air bien, qu'est-ce qui se passe ?"
15 juillet 2006
Episode 5. Jeudi 13 juillet. Fleurs fânées
Dix-neuf heures. Les bureaux étaient vides. Le soleil cognait encore à travers les vitres, il faisait chaud. Dans le couloir une fenêtre était restée ouverte, on entendait le cri bref et enjoué d'un oiseau d'été. Près de la photocopieuse flottait une légère odeur de nourriture - dans la poubelle, une barquette vide qui avait dû contenir des bouchées à la vapeur ou des nouilles chinoises, vestige du déjeuner. Dans le bureau de l'attachée de presse, les journaux et les magazines étaient rangés par titre ; le tas "publications diverses" allait bientôt s'effondrer. Malgré le papillon scotché contre la paroi du placard, Merci de rapporter les journaux que vous empruntez !, il manquait le Libé du jour et le dernier Télérama. Chaque lundi, les filles pistaient le Elle de la semaine, et tout le monde se plaignait de ne jamais pouvoir lire Livres Hebdo, à moins d'attendre plusieurs semaines qu'il ait enfin fait le tour de la maison. Sur la table à droite de l'entrée étaient exposées les dernières parutions de la maison : quelques titres du mois de mai, et les romans de la rentrée, qu'on avait imprimés quelques mois en avance en espérant que les journalistes les emporteraient en vacances.
Le cri de l'oiseau résonna de nouveau. Robert poursuivit son tour. Il emprunta le couloir, longeant la bibliothèque. Tous ces livres, c'était un peu son oeuvre. Il s'en foutait. Dans la salle de réunion, il ne put s'empêcher de replacer les fauteuils autour de la table. Cette grande affiche sous verre, depuis quand était-elle là ? Qui l'avait choisie à l'époque ? Il ne se souvenait plus. Il lorgna la grosse télé réclamée par Carine, l'éditrice people, et que personne ne regardait jamais. Ecouta les lattes du plancher grincer sous la moquette grise élimée. Au bout du couloir, un petit bureau laid et vide dévolu aux stagiaires et aux signatures. Ensuite le bureau de Carine. Porte grande ouverte, fouillis de magazines, de fleurs fânées, de tasses sales, de paperasses jamais triées. Elle était partie ce soir en vacances, sans même ranger un peu. Robert soupira. Il s'en foutait.
D'habitude il aimait faire le tour de "sa" maison le soir, fouiner un peu, profiter du calme, respirer l'ambiance de la journée, comme si les événements, les sentiments, les paroles restaient pendant quelques heures en suspension dans l'air. Aujourd'hui il avait hâte de partir à son tour, de fuir la langueur des mois d'été. Que faisait-il ici, à inspecter les couloirs, à renifler ce qui lui échappait ? Il s'en alla.
Cette fois la maison était vide.
Vingt et une heures. Une ombre discrète passa dans les couloirs, tirant derrière elle un chariot hérissé de brosses, balais, seaux, détergents.
Vingt-trois heures. Un ordinateur était resté allumé. L'image hypnothique de l'écran de veille tournoyait dans le vide. Dans sa cuisine, Carine se rappella soudain qu'elle avait laissé sur son bureau le manuscrit qu'elle voulait lire pendant les vacances. Elle alluma une cigarette et se promit d'oublier totalement le travail. Robert éteignit l'halogène de son salon et resta immobile dans le noir. Anna riait, une bière à la main. Catherine bâilla. Antoine alla pisser au fond du jardin de sa toute nouvelle maison de campagne. Emilie dormait. Nelly aussi. Antoine descendit du train.
09 juillet 2006
Épisode 4. Vendredi 7 juillet. Je vous laisse juge
Robert
Gandois se levait tous les matins à 5 h 30. Il commençait par faire
quelques exercices de gymnastique sur le tapis au pied de son lit, puis
il se préparait un café serré dans la pénombre de sa cuisine, savourant
le silence des étages et de la cour de l’immeuble. Il buvait son café
debout, d’un trait. Après ses ablutions, il choisissait un costume
fraîchement repassé dans la penderie, et chaussait ses charentaises –
ou ses espadrilles en été. Il s’installait alors dans son bureau, une
petite pièce fermée par une double porte vitrée, et dépliait devant lui
Le Monde qu’il recevait tous les soirs par porteur. Il consacrait une
demi-heure à la lecture des articles qu’il avait repérés la veille.
Vers 7 heures, il se préparait un vrai petit déjeuner – toasts,
confiture, jambon ou œufs, thé Earl Grey – qu’il mangeait à la table de
la cuisine en écoutant les informations de France Culture. À 8 heures
il partait travailler.
Il trouva ce matin-là sur son bureau un manuscrit marqué d’un Post-it rose.
Le dernier Tribaout. Je n’ai pas pu aller au bout. Je vous laisse juge. Nelly.
En
tant que P-DG il donnait son accord à chacun des projets publiés, mais
généralement Nelly arrivait dans son bureau le manuscrit sous le bras,
le sourire aux lèvres et les arguments à la bouche. Il n’y avait plus
qu’à la laisser parler, et à lui faire confiance. En dix ans de travail
en commun, il n’avait refusé que trois manuscrits proposés par Nelly.
Il était rare qu’elle lui demande ainsi son avis avant de se décider
elle-même. Sur la petite table à côté de son bureau, la pile des
manuscrits sélectionnés la veille par les éditeurs et assistantes de la
maison attendait sa lecture. Il hésita, consulta sa montre, soupira et
se plongea dans le Tribaout.
« Robert, on pourrait se voir dans la journée pour la maquette des polars ?
– Oui, passez donc… à 15 heures dans mon bureau.
– Très bien, je vous apporterai tout le matériel. »
Après
avoir raccroché, Antoine entreprit de ranger dans une caisse en
plastique les exemplaires des collections concurrentes qu’il avait
commandés à la FNAC. Nette dominante de noir et jaune, se dit-il en empilant les bouquins par ordre de taille. Ça manque d’imagination…
À
quinze heures précises, Antoine apporta dans le bureau de Robert les
sorties couleur des maquettes, la caisse remplie de livres et le
comparatif qu’il avait établi. Pour chacune des collections
concurrentes, il présenta au P-DG le format, le prix moyen, la charte
graphique, l’identité visuelle, la notoriété, les niveaux de vente. Il
sortit ensuite de la chemise en carton les essais réalisés par
l’atelier Grimon, leur maquettiste habituel.
« Ce n’est pas vraiment concluant… »
Antoine prit une mine contrite :
«
Pas vraiment, non. Je crois qu’on a un réel problème sur ces couv,
parce que c’est très difficile de faire original, de se démarquer, et
en même de rester dans l’identité polar. Si les lecteurs n’identifient
pas le genre, on est foutus.
– Mais le format doit aider à
construire la maquette. En le réduisant comme on va faire, et ça je
crois que c’est une bonne idée, on ne peut pas se contenter de
reprendre les thèmes de la collection telle qu’elle est maintenant. Il
faut en profiter pour faire complètement neuf, et tant pis si on
n’identifie plus la maison, je préfère jouer sur la nouveauté.
– Oui,
mais attention, réagit Antoine, on a quand même une petite identité de
marque sur cette collection, et surtout on a des auteurs phares, et…
– Oui, des auteurs plus qu’une reconnaissance d’éditeur.
– Peut-être, mais faut-il sacrifier cette notoriété, même si elle est fragile ?
–
Oui, sinon on n’arrivera jamais à faire un vrai beau visuel de couv, il
ne faut pas s’embourber dans l’existant. Reparlez-en avec Grimon, qu’il
nous sorte des choses plus fortes graphiquement et plus originales,
avec une vraie identité, une vraie nouveauté. Et laissez-moi les
bouquins et votre comparatif, je vais regarder ça de mon côté. »
«
On se tire une balle dans le pied ! C’est reparti pour des couv toutes
nouvelles, alors qu’il y a deux ans on était censés faire des couv qui
restent ! Comment flinguer une collection…
– Mais Antoine, le coupa
Carine, l’idée de baisser le format était bonne, commercialement je
veux dire, ça se tient, surtout pour du polar.
– Oui, mais j’aurais
dû me méfier, me douter qu’ils allaient pas en rester là, et moi j’en
ai marre des changements de cap et aussi de bosser avec des gens qui
manquent d’imagination.
– Attends, tu lui reproches à la fois de vouloir tout changer et de manquer d’imagination.
– Non, pas Robert, Grimon. Franchement, il se foule pas… Ils sont où les créatifs ?
–
Ah, ça ! Où sont les bons créatifs, les vrais éditeurs, les auteurs qui
vendent ? Les machines qui font du bon café, les trains qui arrivent à
l’heure ?
– On va boire un café, justement ? »
Catherine, la chef de fab, passa sa tête par la porte à ce moment précis.
« Antoine, tu as le chiffre de tirage pour La Folie du rubgy ? C’est aujourd’hui la date limite.
– OK, moi je retourne bosser, à plus ! » lança Carine à Antoine avec un clin d’œil amusé.
Il était 16 h 30, c’était vendredi, dans moins d’une heure la maison
serait vide. Carine pourrait enfin se plonger plus sereinement dans le
projet de biographie qu’elle avait lancé.
Le soir, Robert
rentra chez lui à pied. Il n’acceptait que très rarement des
invitations à dîner, qu’elles soient professionnelles ou amicales. Il
aimait ce luxe de marcher tranquillement dans les rues de Paris, le nez
en l’air, et goûtait ce privilège d’homme célibataire de s’installer
tous les soirs à une table réservée dans sa brasserie préférée. Arrivé
dans son immeuble, un bel édifice hausmannien à l’angle du boulevard,
il récupérait son journal dans la boîte aux lettres et partait aussitôt
dîner. En tatônnant au fond de la boîte, il espérait toujours sentir
sous ses doigts le papier granuleux d’une enveloppe portant une
écriture manuscrite.
Mais ce soir-là, il monta directement chez lui et ferma sa porte à double tour.
03 juillet 2006
Episode 3. Mercredi 5 juillet. Du côté des mers tropicales
Les Chroniques, récits, articles de Malverte remontent à l’office 257, pour une livraison imprimeur du 12 août et une sortie du 18 août. Nous recevrons des épreuves le 10 juillet.
Il
était 9 h 45, le traducteur devait arriver à 10 heures. Anna consulta
ses mails personnels : un message de sa mère pour organiser le week-end
suivant (Arrives-tu par le train habituel ? Ton frère sera là), une pub pour un parrainage bidon de ventes privées qu’elle supprima aussitôt (Incroyable ! Jusqu’à 60 % de réduction sur les sous-vêtements et les baskets des plus grandes marques ! Inscrivez-vous vite !), le message d’une liste de diffusion culinaire à laquelle elle était abonnée (Petits flans de légumes verts, Filet mignon au miel, Délices de pêches au vin rouge).
Elle hésita à descendre boire un café mais s’il était en avance elle
allait manquer l’appel de l’accueil. Elle jeta un coup d’œil aux
prévisions météo, puis ouvrit Google Earth pour un petit tour du côté
des mers tropicales. Il faisait déjà chaud dans son bureau, mais elle
refusait d’allumer la clim dès le matin. Elle bifurqua vers les villes
américaines plantées au milieu du désert. Elle ne se lassait pas de
les observer, essayant de distinguer les quartiers pauvres des zones
résidentielles, plus vertes, plus aérées et ponctuées de rectangles
bleu vif, tournant autour des limites de la ville, là les bâtiments
clairsemés semblent disputer au désert leur droit à l’existence. Elle
fut interrompue par la sonnerie du téléphone. Le traducteur était
arrivé.
« Mademoiselle, je vous remercie pour votre travail, vous savez, vous êtes d’une aide précieuse.
–
C’est bien normal, il faut toujours une deuxième et une troisième
lecture, un regard neuf. Et puis franchement, je n’ai pas eu trop à
faire, votre traduction était excellente.
– J’essaie, j’essaie ! Mais vous savez, c’est un art exigeant et difficile !
– Je veux bien le croire… mais fascinant, aussi, non ?
– Eh oui, sinon, je ne ferais pas ce métier ! Pour les épreuves, vous m’avez dit ?
– Le 10 juillet, dans une semaine. Je vous les ferai parvenir par coursier pour ne pas perdre de temps.
– Oh, si j’ai quelques jours pour les relire, ça ira. Très bien, alors au revoir ! »
Anna
raccompagna le traducteur à l’ascenceur puis se réinstalla à son
bureau, plaça les feuillets à côté de son écran d’ordinateur, alluma sa
radio et commença à intégrer les corrections. Le texte devait être en
fabrication en début d’après-midi. Heureusement, il n’était pas très
long et les corrections étaient peu nombreuses. Le traducteur avait
quasiment tout accepté, ça avait été une séance de travail plutôt
agréable.
Elle
termina vers 13 h 30. Après avoir envoyé le fichier par mail aux
fabricantes, elle sortit s’acheter un plateau de sushis à emporter chez
le traiteur chinois d’en face, prit au retour quelques revues au
service de presse et alla rejoindre les collègues qui s’étaient
installées pour déjeuner dans la salle de réunion. Elles étaient
plongées dans les pages maillots de bains des magazines féminins.
« Deux bouts de ficelles, 145 euros !
– En plus c’est immettable, t’as tout qui ressort de partout avec ça !
–
Oui, mais la mode est faite pour les maigres, c’est comme ça. Oh,
regarde celui-là, il est pas mal… OK, c’est un Eres, c’est normal, mais
bon, j’ai fait les soldes hier, je crois que là il faut pas abuser…
– Moi j’ai trop envie de m’en faire offrir par Steph, mais il comprend pas qu’un maillot puisse coûter si cher.
– Attends, il a les moyens quand même, fais-le craquer !
– Alors, les filles, ça parle littérature ?
– Ça va Carine ? Et avec ton petit Billy, comment ça se passe ?
–
Super, il en a rien à foutre du livre, à part qu’on voie bien sa
nouvelle coupe sur la couv et qu’on ne parle pas de son ex, du coup
c’est plutôt cool, il vient, il regarde, il est content d’être dans une
maison d’édition, il me pose deux-trois questions sur mon travail et il
repart.
– Ah ! S’ils pouvaient tous être comme ça !
– … on s’ennuierait, non ? Et on pourrait plus leur casser du sucre sur le dos. »
L’après-midi
Anna n’avait plus rien à faire : le Malverte était bouclé, les
prochains livres pas encore validés par Nelly, et le Tribaout… perdu
dans un épais mystère. Anna risqua un œil dans le bureau de l’éditrice.
Il était vide. Nelly rentrait souvent tard de ses déjeuners extérieurs.
Plantée sur le seuil, Anna se mit à observer chaque détail de la pièce
avec plus d’attention que de coutume – quand elle était avec Nelly elle
n’en avait pas le loisir. Le large bureau occupait la moitié de la
pièce. Il était surchargé de manuscrits, de dossiers, de revues, de
coupures de presse et de livres. L’écran plat de l’ordinateur était
éteint. Un cendrier rond en jade débordait de mégots odorants. Le pot à
crayons était presque vide, à côté du téléphone une coupelle en bois
sombre débordait de stylos sans capuchon, de porte-mines, d’élastiques
et de trombones démantibulés. Il y avait aussi un porte-cartes hérissé
de bristols multicolores, une agrafeuse, un briquet en argent, une
banette en plastique noir, une tasse sale, un cadre doré sans photo.
Derrière, l’imposante bibliothèque où les livres étaient rangés aussi
bien à la verticale qu’à l’horizontale, les uns par-dessus les autres,
à moitié cachés pour certains par les dernières parutions étrangères ou
des cartes de vœux jaunies. Sur les murs, ni tableaux encadrés ni
affiches punaisées. Une armoire métallique fermée à clé, deux fauteuils
pour les visiteurs, une bouilloire et des sachets de thé posés sur un
plateau, sur le rebord de la fenêtre. Le bureau d’une personne occupée
à mille tâches différentes, organisée dans son désordre, qui ne
laissait rien transparaître de trop personnel.
Anna
s’était souvent fait la réflexion qu’elle ne connaissait rien de la vie
de Nelly en dehors de son travail. C’était d’autant plus remarquable
que dans une petite maison d’édition, où étaient employées une majorité
de filles jeunes au profil semblable, les liens se créaient vite, et on
parlait facilement de ses activités extérieures, de sa famille, de ses
amis. Mais pas Nelly.
Alors qu’Anna,
songeuse, laissait ses yeux errer sur le bureau, elle se rendit compte
que le fameux manuscrit du dernier roman de Michel Tribaout était posé
là, sur une des piles du bureau de Nelly, au vu et au su de tout le
monde.
02 juillet 2006
Episode 2. Mardi 4 juillet. Du pain sur la planche
Anna
mettait toujours deux réveils le matin : d’abord la radio, pour émerger
doucement, puis la sonnerie de son portable, pour ne pas risquer de se
rendormir. Mais comme elle préférait les chaînes d’info aux stations
musicales, elle démarrait ses journées dans un intermédiaire brumeux,
et ne savait parfois plus très bien si elle avait rêvé ou entendu telle
ou telle nouvelle. Ce matin-là, la distinction était limpide :
l’affaire EADS et la fusion Suez-GDF ne pouvaient pas sortir de son
imagination !
Elle se fit un café, qu’elle but pensivement devant sa
fenêtre, puis avala deux biscottes beurrées, se doucha rapidement,
enfila une robe et des tongs et quitta son appartement en le
verrouillant soigneusement derrière elle. Elle rêvait parfois que
quelqu’un pénétrait chez elle en son absence et qu’elle trouvait la
porte entrebâillée en rentrant.
Elle avait cinq bonnes minutes à
parcourir à pied avant de prendre le métro ; ce matin, pas question de
traîner, c’était mardi, le jour de la réunion générale hebdomadaire, et
le patron exigeait la présence de tous les employés à 9 h 30 précises.
Elle passa devant la pharmacie, le café, la boulangerie, le pressing,
une autre boulangerie, une boutique de vêtements, un télécentre, le
kiosquier, descendit les vingt-trois marches qui menaient au long
couloir du métro. Ligne 11 puis ligne 4, au changement à Châtelet s’il
est 9 h 06 sur l’écran d’information des voyageurs tout va bien, s’il
est 15 elle est déjà en retard.
En chemin elle repensa à l’incident
de la veille. En la voyant, Nelly s’était immédiatement recomposé un
visage normal et lui avait aboyé de poser le livre sur son bureau et de
finir au plus vite ses notes de lecture. Mais elle semblait encore
profondément remuée, et Anna avait échafaudé dans l’heure suivante
mille et une hypothèses pour expliquer ce qu’elle avait vu. Aucune ne
lui avait paru vraiment plausible. Le reste de la journée s’était
déroulé normalement.
Sortie rue Bonaparte, côté des numéros impairs,
première rue à gauche, la vitrine du célèbre pâtissier qui fait
l’angle, il y a toujours ses grands pots de glace au chocolat à vingt
euros le litre et un exemplaire de son dernier livre de recettes, la
petite place ombragée, le café à la terrasse déjà bondée, deux-trois
boutiques de vêtements ultrachic, la lourde porte cochère, la cour
pavée, les vieux escaliers de guingois, deuxième étage, la salle de
réunion.
«
Bonjour tout le monde. Aujourd’hui on va éviter les conversations foot
et soldes d’introduction, on a du pain sur la planche. »
Robert
Gandois, P-DG des éditions Duvergne et Maloit, s’installe au centre de
la longue table de réunion, déploie devant lui son planning de
parution, consulte rapidement les chiffres que vient de lui donner
l’assistante commerciale, balaie la salle du regard.
« Tout le monde
est là ? Allons-y. D’abord comme vous le savez, notre appel concernant
la suspension du Thomas-Dehousses a abouti, et le livre a été remis en
vente. Je voudrais remercier encore une fois tous ceux qui parmi nous
ont beaucoup travaillé, et rapidement, dans l’urgence, pour rapatrier
tous les bouquins de chez les libraires quand il a fallu le faire.
C’est quand même très rare, quoi qu’on en dise, que la diffusion d’un
livre soit suspendue, mais si tout n’est pas fait à temps ça peut
s’avérer catastrophique pour une maison comme la nôtre. Je vous
rappelle que l’amende par livre encore en vente s’élevait à mille
euros, donc faites le calcul, mille euros fois dix mille livres ! Bon,
l’affaire est close, fort heureusement, maintenant, voyons où en sont
les stocks.
– Cinq cents exemplaires sortis hier, pas de retours, on
peut espérer rester sur un bon rythme, analysa Antoine, le jeune
directeur commercial.
– OK, on a combien de couv d’avance, Catherine ?
– Deux mille couv d’avance.
–
Je serais d’avis qu’on attende encore un peu avant de réimprimer, on
surveille les sorties de près et on intervient si besoin est. Antoine ?
– OK pour moi.
– Catherine, combien de temps pour en réimprimer deux mille ?
– Il faut que je demande à l’imprimeur, on est encore en préparation de la rentrée littéraire, mais je dirais deux-trois jours.
– Bien. Allons-y, les sorties de septembre, on en est où ? »
Après
la réunion, Anna descendit prendre un café à la machine. Elle croisa
Catherine et Émilie, les deux fabricantes, assez remontées contre les
plannings qu’on leur avait donnés en réunion. Elles étaient en bout de
chaîne, c’était souvent à elles de réduire les délais, et notamment de
faire pression sur les fournisseurs pour qu’ils travaillent plus vite.
Anna connaissait bien leurs contraintes pour avoir travaillé dans leur
service à ses début dans la maison : elle était entrée chez Duvergne et
Maloit comme préparatrice de copie en interne, un poste souvent mal
connu, mais qui lui avait parfaitement convenu pendant ces quelques
mois.
«
Et on râle, et on râle, on n’en peut plus de râler, d’ailleurs faudrait
peut-être qu’on arrête ! lança Émilie avec un clin d’œil à Anna. Ça va
toi avec la dame du fond ?
– Bah oui, ça dépend des jours, mais en fait, il suffit de savoir la prendre.
–
Et au moins elle fait des bons livres, intervint Catherine. Tiens, à
propos, le Malverte dont on crie les louanges dans tous les couloirs,
tu nous le donnes quand en fab ?
– Je dois voir le traducteur en fin
de semaine, comme je n’ai pas trop de corrections je tiens la remise
vendredi. De toute façon on a un planning serré pour celui-là, vu qu’il
doit sortir au premier office de septembre
sans-aucune-possibilité-de-le-repousser, dixit Nelly, donc je fais en
sorte de tenir les dates !
– Tant mieux ! Tu fais quoi ce midi ? On déjeune ensemble ? »
L’après-midi,
Anna reporta sur un jeu propre les corrections qu’elle avait apportées
au fameux Malverte – un recueil de chroniques et d’articles de presse
publiés par le célèbre auteur italien au cours des dernières années.
Pour les rendez-vous avec les auteurs et les traducteurs, mieux valait
prévoir une copie pas trop chargée, exempte des corrections purement
orto-typographiques, sinon ils risquaient de s’effrayer et de s’arrêter
sur chaque phrase. Elle reçut par mail le visuel de couverture définif
d’un roman prévu pour l’automne, dont elle envoya une copie à Nelly
avant de l’archiver. Elle était en train de regarder le planning des
mois à venir et des livres à traiter quand Nelly l’appela.
«
Anna, le Malverte, il faudrait avancer la sortie. Il risque de passer à
Paris autour du 20 août, il faut que le livre soit dans les librairies
et qu’on prévoie des signatures.
– C’est que le planning est déjà très serré, je dois voir…
– Eh bien qu’on le resserre encore ! Commercialement c’est impossible de rater son passage à Paris.
–
Très bien, je vais faire le point avec la fab. Sinon j’étais en train
de regarder les projets suivants, est-ce que vous pouvez me dire quand
je pourrai m’occuper du prochain Tribaout ?
– Tribaout ? Il n’est pas prévu pour le moment. Faites le nécessaire pour l’avancement de l’office de sortie du Malverte. »
Le
visage de Nelly s’était brusquement refermé ; elle congédia Anna d’un
signe de la main et se tourna vers l’écran de son ordinateur.
Episode 1. Lundi 3 juillet. La gardienne du temple des lettres
« Anna, allez me chercher un Tribaout dans la bibliothèque, j’ai dû laisser le mien chez moi. »
Anna
quitta promptement son petit bureau encombré de piles de manuscrits et
se dirigea en hâte vers la réserve du deuxième étage. Avec Nelly, pas
question de traîner : il fallait savoir rédiger une note de lecture en
dix minutes, corriger un texte de présentation en cinq, faire un
brouillon de quatrième de couverture avant la pause déjeuner, et bien
sûr répondre dans la minute à l’une de ses multiples exigences. Mais
Nelly était une vraie éditrice, une femme passionnée et passionnante,
du moins quand elle était d’humeur à disserter sur son métier, et
travailler avec elle était selon Anna la voie royale. Pourtant, les
amis à qui elle racontait son quotidien dans la maison d’édition
s’étonnaient souvent de la voir se plier à de telles exigences, parfois
injustifiées. « Et pourquoi tu ne cherches pas un boulot ailleurs ? lui
demandaient-ils. Y a d’autres maisons qui vont des trucs hyper
intéressants, et tu as un bon CV maintenant ! » Anna souriait alors
d’un air vaguement gêné et répondait invariablement : « C’est la
meilleure. Je veux travailler avec elle. »
La bibliothèque
du deuxième étage couvrait tout le mur du long couloir, et renfermait
un exemplaire de chaque livre paru, et une pile de chaque nouveauté.
Pour sortir un ouvrage, il fallait remplir une petite fiche mentionnant
le titre, la date et le nom de la personne qui l’empruntait. Il était
obligatoire de replacer les ouvrages du fonds ; on pouvait prendre
quelques exemplaires des nouveautés, mais toujours en remplissant la
fiche, et dans le cadre exclusif du travail. Nelly conservait aussi,
dans la bibliothèque derrière son bureau que tout éditeur se doit de
posséder, un ou deux exemplaires des livres qu’elle avait elle-même
édités. Elle refusait dédaigneusement les livres « jetables » de
l’éditrice people ou de l’éditeur d’actualité. « À quoi ça sert de
faire des bouquins pareils, en sachant qu’on ne les vendra que pendant
trois mois ? maugréait-elle en jaugeant leurs couleurs criardes et leur
maquette sans imagination. Y a la presse pour ça ! » Elle se gardait
bien d’émettre de tels jugements devant Carine et Alfred, les deux
éditeurs en question, parce qu’elle savait d’expérience que quand on
porte un projet pendant plusieurs mois, on supporte difficilement la
critique, surtout au moment crucial de la sortie, mais personne n’était
dupe. Nelly était considérée dans la maison comme la gardienne du
temple des lettres. Heureusement, sa principale collection se vendait
plutôt bien, ce qui n’était cependant pas pour calmer l’envie de
certains, qui, renforcés dans leurs convictions par son foutu
caractère, attendaient avec une attention gourmande et inquiète le
faux-pas qui mettrait fin à sa carrière.
« Tabile, Teboul, Tribaout
! » Anna sortit le volume du rayonnage. C’était un petit livre,
certainement un 140x210, à la couverture bleu pastel ornée d’un dessin
abstrait au pinceau. Les Vagues du ciel, de Marcel Tribaout,
un Breton de soixante-cinq ans qui s’était subitement mis à écrire et
dont le premier manuscrit avait été repéré par Nelly quelques années
auparavant. Elle ne l’avait pas publié mais l’avait encouragé à
continuer, et c’est ainsi qu’était né Les Vagues du ciel.
Nelly avait reçu le matin même, par Internet, le manuscrit suivant de
Tribaout. Depuis dix heures, Anna l’observait lire et annoter avec
fureur le manuscrit qu’elle lui avait demandé d’imprimer sitôt le mail
ouvert. Ce n’était pas la première fois qu’elle voyait sa patronne lire
le nouveau roman d’un auteur maison, mais cette fois elle lui semblait
bien plus fébrile que d’habitude. Pourtant elle ne lui connaissait pas
de lien particulièrement étroit avec l’auteur, qu’elle avait certes
reçu de nombreuses fois pour travailler sur son texte puis pour
déjeuner, avec le P-DG, l’attachée de presse puis des journalistes,
mais sans plus de fréquence ni de chaleur que n’importe quel autre
auteur, et à sa connaissance, Les Vagues du ciel n’avait pas
été un best-seller. Or depuis le début de la matinée, Nelly lui avait à
peine adressé la parole, elle ne lui avait même pas réclamé le « court
sans sucre » qui accompagnait généralement sa première cigarette, en
fait, elle lui avait laissé une paix royale. Du coup, Anna avait pu
avancer dans sa lecture des manuscrits arrivés par la Poste, dont elle
voyait avec désespoir la pile remonter chaque matin, quand la
secrétaire de l’étage apportait le courrier du jour. Peu de gens
arrivaient à mesurer la quantité de romans, mémoires, témoignages,
dissertations et poèmes qui pouvaient être envoyés dans une maison
d’édition, chargés des espoirs et de l’orgueil presque palpables de
leurs auteurs. Encore moins comprenaient que le travail de lecteur
était épuisant : « Mais tu passes ta journée à lire, c’est génial ! »
Elle essayait d’expliquer que 99 % des manuscrits étaient illisibles,
sans queue ni tête, ennuyeux à mourir, souvent bourrées de fautes
d’orthographe et de syntaxe ; des pamphlets enflammés façon café du
commerce, des journaux intimes qui auraient dû le rester, des histoires
d’extraterrestres dont l’aspect farfelu ne parvenait même pas à la
faire sourire, des histoires du cul sans charme ni talent, des plagiats
de classiques, d’énièmes romans intimistes où les héros ressassent
leurs questions existentielles entre la cuisine et la salle de bains.
Quelqu’un finissait toujours par lui répondre que les éditeurs sont
tous des pourris qui ne pensent qu’à se faire du fric et qui n’ont
aucune réelle considération pour les auteurs et la littérature, en
ponctuant sa démonstration d’une des nombreux anecdotes qui circulent
sur le milieu éditorial. « Tu sais qu’aucun éditeur n’a voulu des
romans de Proust à ses débuts, et que des textes de Duras envoyés à
toutes les grandes maisons ont été refusés par la plupart parce que ce
n’était pas de la littérature, paraît-il ? » Oui, elle savait. Elle en
souriait, elle redoutait évidemment de refuser un jour, quand elle
serait devenue éditrice comme elle l’espérait, un texte majeur, mais
elle restait convaincue qu’un manuscrit doit savoir trouver son éditeur
pour devenir un vrai livre.
Anna se dirigea vers le bout du couloir
pour emprunter le petit escalier du fond ; elle croisa Antoine, le
nouvel homme à tout faire de la maison, sautillant comme à son habitude
derrière son chariot, salua Carine en passant, monta quatre à quatre
les marches, soucieuse de ne pas déplaire à son irascible patronne,
passa devant la photocopieuse qui crachait un à un des paquets
d’argumentaires de presse, et passa la tête dans l’encadrement de la
porte du bureau de Nelly.
Effondrée dans son énorme fauteuil en cuir
usé, celle-ci était figée dans une expression d’étonnement et d’horreur
mêlés, livide.